• I


    Pepo Chewy posa son verre sur le comptoir de son bar du matin, vidé d'un seul trait comme toujours. Au milieu des bérets en velours et des barbes d'un jour blanches, il prenait tous les jours un petit godet de «gnole du pays» de synthèse avant d'aller s'asseoir ailleurs ou se promener. Aujourd'hui, il avait taper sur le zinc et lancé: «Messieurs, j'ai à faire!». Du fond de la salle, un de ses amis un peu sourd le regardait:

    - Eh ben Pepo, tu t'en vas déjà ? lança-t-il d'une voix chevrotante.

    - Ce matin, je dois passer chercher ma nouvelle filleule.

    - Quoi ?


    Il empoigna la poignée de la porte qui retira automatiquement ses consommations sur son compte à retrait digital et sortit sur le boulevard désert. A cette heure-ci, seuls quelques pigeons en plastique nouvelle génération occupaient le bitume.


    C'est le quartier nord de la ville, le Mat, à cause de Mature Block. Les pigeons sont une initiative de la mairie pour rendre le quartier moins désert en dehors des heures de visite. Elles coïncident avec les heures de travail des «enfants » et donc ne limitent personne, mais si on en avait besoin, l'interdiction existerait déjà.


    Pepo habite un de ces quartiers obligatoires matraqués de publicités pour les stations thermales et l'incontinence. Contre l'incontinence. Son bloc est au milieu d'un parc arboré d'arbres synthétiques du haut desquels des hauts-parleurs diffusent des bruits d'école et des cris d'enfants. A quatre-vingt-treize ans, ça l'énerve encore. Ses enfants sont jeunes retraités, ses petits-enfants inventent les slogans qu'on lui rabâche à longueur de journée et ses arrières petits-enfants sont des crétins finis qui vivent dans un monde théorique. Ils sont tous abrutis d'intelligence, savent tout de source sûre et restent poliment assis à en apprendre davantage. Quand Pepo rote pour les faire rire, ils le regardent interloqués et sont rassurés de le savoir au Mat.


    Voilà trois ans qu'il a déménagé pour le Mat 4. Le doyen du Mat va sur ses cent dix-huit ans, talonné de près par Zenolène, une amie de Pépo, et sa chambre est sur le chemin de la sortie.

    - Tiens, Pépo ! Qu'est-ce qui t'amènes ?

    - Bonjour ma chère. Je passais simplement faire une petite visite de courtoisie.


    Les bavardages se font au salon de thé, s'il vient jusqu'à sa porte, c'est pour une raison plus physique. Pendant qu'ils échangent les civilités élémentaires, ils se déshabillent et se caressent doucement.


    Vingt minutes plus tard, Pépo est de nouveau sur le pallier côté couloir Zenolène côté chambre.

    - Où est-ce que tu allais comme ça ?

    - Chercher ma filleule au V Bloc.

    - C'est la troisième cette année, je vais finir par être jalouse...

    - Enfin Zeno, tu sais bien que je ne peux pas m'attacher à elles, elles sont trop jeunes, trop fades. Je ne fais que les affranchir sur les deux ou trois choses qu'elles ne savent pas encore...

    - ...et que toi tu connais très bien, coupa-t-elle avec un clin d'œil coquin.


    Il avait beau entendre ça toutes les semaines, il rougissait toujours un peu. Après un baiser sur la joue ridée, il prit enfin congé. Encore ces maudits pigeons sur la route!


    En quelques minutes, il arriva à la Lisière du parc qui désignait en fait le poste de contrôle des sorties du Mat.

    - Piotr Chewasky ?

    - C'est ça, mon petit.

    - Vous avez vingt minutes de retard, l'escorte vous attend !

    - J'avais un ren...

    - L'escorte vous attend !

    - Qui est-ce cette fois ?

    - Moi, allons-y!


    Le sergent Enzo Lekiner était affecté à la Lisière du Mat 4 depuis l'année dernière. C'est étrange comme certaine promotion peuvent être vécues comme des corvées. Pendant la guerre sino-indienne il avait été blessé à l'oreille et ses supérieurs l'avaient «promu» à l'escorte des vieux.


    C'était la troisième fois qu'il voyait celui-là et qu'il l'emmenait au VBloc d'où ils revenaient une heure plus tard, à trois.


    Il écoutait d'une oreille les blabla du vieux qui commentait la Work Town avec des «de mon temps ». Quand il était militaire, il n'avait pas à écouter ce genre de fadaises... Chacun son temps...


    Le véhicule s'arrêta devant un gros bâtiment qui arborait fièrement une enseigne rouge, le Students & Virgins Center. Les deux hommes descendirent et se dirigèrent vers la réception. Une charmante dame d'une soixantaine d'années les reçu froidement.

    - Asseyez-vous. Votre nom.

    - Piotr Chewasky, Mat 4.

    - Chewasky, dit-elle en feuilletant les écrans tactiles...votre filleule est prête, elle s'appelle miss Jilli, dix-neuf ans a fini son cursus de génie humain. La voilà. Vous revenez dans trois semaines avec le carnet complété.


    De retour au Mat 4, après d'émouvantes séparations avec le gardien, Pépo et Jilli se regardent enfin. Il sait les mettre à l'aise, c'est la dix-huitième en treize ans, la routine quoi.

    - Bonjour miss, je m'appelle Pépo Chewy. On va passer trois semaines ensemble. Je pense qu'on s'entendra bien. Mais dis-moi Jilli, qu'est-ce que c'est que le génie humain ?


    Il parlait à une jeune fille grande et élancée, presque aussi grande que lui. Des cheveux longs et blancs descendaient jusqu'au milieu de son dos. Elle le regardait calmement de ses yeux roses.

    - Eh bien, on t'a coupé la langue ?


    Jilli était une semi-albinos avec un physique de petite fille d'un mètre soixante-dix, ni poitrine, ni poils sur les jambes, seuls quelques traits de son visage montraient qu'elle usait de mimiques affinées. Elle savait à peu près pourquoi elle était avec cet homme et ne s'en effarouchait pas.

    - Ma langue est toujours là, rassurez-vous.

    - Si tu ne parles pas, les trois semaines vont être longues.

    - Nous allons être intimes très vite et j'ai peur de ne pas avoir le temps de vous connaître, je préférerais m'habituer à vous en silence.

    Pépo fut surpris. En treize ans de tutorat, c'est la première fois qu'on mettait son discours de bienvenue en question. Il hasarda un «on parlera quand tu seras plus à l'aise» qu'elle balaya d'un sourire entendu.


    II


    A peu près à la même heure dans le Mat 3, Sophie arpentait des rues identiques pour rejoindre le centre et récupérer son filleul. Sophie a soixante-dix-neuf ans et donne à chaque pigeon en plastique un coup de pied discret. Ils se fissurent et cassent lentement sans que personne ne sache pourquoi.


    Devant la porte de sa chambre d'instruction, un adolescent de dix-sept ans attend sa tutrice. Voilà deux ans qu'il suit une formation de boulanger-plâtrier devant un écran tactile. La plaque de sa chambre indique « Sijerkom Alister J.» mais tout le monde l'appelle Jerk, tout le monde, c'est-à-dire son logiciel pédagogique.


    Le physique de Jerk, c'est taille moyenne, barbe éparse, visage commun. Si tout se passe bien, rien ne changera. Comme tout adolescent de son âge, il ne pense qu'à une seule chose, suscitée progressivement par son logiciel depuis ses treize ans : le sexe.

    Depuis qu'il est éveillé, il attend sa tutrice debout derrière la porte en imaginant ses formes douces et ses rondeurs affolantes. Et puis la porte s'ouvre ! Enfin !

    Le «grand frère» l'accompagne le long des couloirs verts jusqu'à la salle qu'il a vu quelques années auparavant lorsqu'il est arrivé. Une vieille femme et un gardien en costume vert l'accueillent, la vieille femme avec un sourire, le gardien avec un regard neutre. Ils signent tous des tas de formulaires d'une simple pression du pouce et se retrouvent dans un taxi qui suit les rails au milieu des buildings. A la Lisière du parc, le gardien se terre dans une cabane de béton et Jerk se laisse guidé par la vieille femme jusqu'à une chambre meublée. Il y a un lit deux-places recouvert d'un tissu blanc, une table de chevet et une lampe éteinte. Le mur qui fait face au lit est un écran gigantesque qui pour l'instant représente une fenêtre ouverte sur le parc.

    - Bienvenue chez moi. Tu veux voir quelque chose ?

     

    Depuis le début, Jerk ne pouvait s'empêcher de faire une moue dégoûtée en pensant que sa tutrice était cette vieille femme enrobée.

    - Non merci. Euh... vous êtes sûre que c'est moi que vous deviez prendre?

    - C'est pas très flatteur ça, petit, mais j'ai l'habitude, vas. Ensemble on va apprendre à te faire oublier tes idées immatures, d'accord?

    - Mouais, répondit Jerk en regardant ses pieds.



    III


    Sur le carnet de contrôle, page une, il y avait le titre «préliminaires».

    - Ma petite Jilli, notre première leçon commence aujourd'hui. Ce n'est qu'une petite mise en bouche, hé hé... Approche, veux-tu.

    Elle se planta face à lui et ferma les yeux.

    - Tu peux les ouvrir, tu sais.


    - Alors, Jilli, comment penses-tu que nous devions commencer?

    - Par le baiser?

    - C'est bien ça. En théorie, tu devais être au courant que nous commencerions aujourd'hui, n'est-ce pas?

    - Oui, dit-elle avec un sourire.

    Il s'approcha d'elle et passa la main dans ses cheveux. En théorie, quelques films du VBlock avaient dû lui apprendre les approches verbales avec un homme, la relation devait débuter directement sur la partie contact.

    Les caresses du cuir chevelu stimulèrent quelques frissons, il cocha la case « bonne sensibilité tégumentaire ». Et puis il prit la tête de Jilli entre ses mains comme on s'apprête à porter ses lèvres à une coupe. Contrairement à ce qu'il attendait, elle n'affecta pas cette appréhension des autres midinettes. Elle ferma les yeux et tendit ses lèvres fines.

    C'est étrange. D'habitude cette maîtrise du crâne des jeunes filles lui faisait monter le sang. La peur qu'éprouvaient ces vierges lui donnaient un sentiment d'aisance érotique et cette albinos qui s'offrait à lui si simplement perturba ses repson aisance. Il continua sa cérémonie mais son corps ne parvenait pas à s'émouvoir.

    Elle répondait aux avances de Pépo avec la langue et la faisait glisser maladroitement sur son dentier en résine.

    - Alors, bredouilla Pépo pour lui-même... Haleine fraîche, ok. Souplesse, fermeté linguale, ok. Laisser-aller, ok. Bien bien... Effleurer les dents et le palet, c'est la page suivante il me semble, mais on peut dorset déjà, les valider. Félicitation Jilli, c'est un premier contact assez encourageant!


    Jilli ressentait l'excitation des premières fois, de la découverte de quelque chose d'inconnu et pourtant Pépo était troublé. C'est fini. La première étape est validée. Jilli a presque l'air déçue mais son visage reste toujours aussi serein.

    *



    Jilli avait faim, ils décidèrent à sortir pour aller prendre quelque chose au restaurant du Mat. Malheureusement, le choix était un peu triste pour une fille de dix-neuf ans: muesli, yahourt, fromage, potage. Rien de bien consistant qui pouvait lui rappeler les "légumes à la vapeur" du VBlock. Elle prenait plaisir à déguster chaque cube de couleur séparément pour en inventer la saveur et essayait d'imaginer la forme qu'ils pouvaient avoiravant d'être préparés.

    Devant ce bol d'eau où nageait des miettes informes, son imaginaire devint aussi flasque que la cervelle qui la supportait. Pépo en fut gêné. D'un coup, il avait presque honte de ne pouvoir lui offrir autre chose.

    Sentant qu'il était troublé, elle posa sa main sur la sienne avec un regard affectueux.

    - Ce n'est pas grave, dit-elle d'une voix douce.

    Et il se ressaisit. En quelques heures à peine, il se sentait coupable de ne pas pouvoir servir cette pucelle! Après dix-huit comme elles et tant de femmes dans sa vie!?

    Jilli posa sa cuillère dans son bol et s'essuya la bouche.

    - Que fait-on cet après-midi? demanda-t-elle.

    - On peut aller se promener, il n'y a qu'une étape par jour...

    - Vous connaissez un endroit calme ?

    - Le seul endroit où nous sommes autorisés à nous promener, c'est le parc.

    - Bien, allons-y...répondit-elle pensive.

    Elle se leva et pris la main de Pépo, le tirant au dehors. Aucun comportement n'étonnait, les tuteurs et les filleuls circulaient dans les Mat depuis toujours. Cette jeune fille-là devait juste être plus candide et moins farouche que les autres.



    V


    Enzo Lekiner regardait la photo de sa femme sur le bureau de sa cabane en béton. Sans penser à rien.

    Quand on surveille une règle acceptée par tous, on s'ennuie à mourir, un peu comme l'horizon. On devient cette ligne imaginaire qui préserve le ciel des assauts éventuels de la mer. Toute la sécurité reposait sur l'impression de sécurité. Des capteurs à quelques endroit stratégiques, une omniprésence superficielle et tout le monde se cantonnait dans l'espace imparti.


    Au début, il regardait passer les quelques bateaux mais au fur et à mesure, il ne les a plus vu. Il mâchait son chewing-gum l'air vaseux sans rien faire d'autre que rester assis. Quand ses enfants étaient petits, il aurait voulu jouer avec eux mais il devaient réviser sans cesse pour être à la hauteur du Student & Virgin Block, devant leurs écrans tactiles... Alors il les a regardé grandir en mâchant son chewing-gum. Sa femme n'en pouvait plus et il les a regardé partir en mâchant son chewing-gum. Finalement, il a perdu aussi l'appartement au profit de sa famille et les enfants sont partis en centre d'instruction, sa femme s'est retrouvée seule et lui s'est endormi dans sa fonction. C'était il y a 12 ans...

    Aujourd'hui, il dort toujours dans sa guérite et elle dans l'appartement vide. Ils se revoient parfois et continuent à s'aimer de solitude.


    Aujourd'hui, il va parler. Deux à trois fois par mois, il accompagne un des vieux au VBlock pour chercher un ado. Au Mat 4, ils ont tous plus de quatre-vingt-dix ans, ça doit leur faire plaisir de la chair fraîche. Voilà plusieurs années qu'ils se sont séparés, presque douze ans, les douze ans qui changent. Ses deux gamins seront bientôt dehors avec un diplôme agréé. Il lui arrive d'y penser parfois.


    Normalement, dès l'entrée au centre d'instruction, vers 8 ans, les enfants n'ont plus de contact avec leur famille pour avoir une totale maîtrise sur leur apprentissage, pas de dérive possible, pas de conflits entre des traditions et leur éducation. Ils apprennent à être en parfait accord avec ce qu'ils font, et ce qu'ils font est ce qu'on leur demandera de faire. Ils y trouveront du plaisir parce qu'ils savent le faire et ils savent le faire parce qu'on ne leur a appris que ce dont on avait besoin.


    Le vieux était arrivé ce matin, tout frétillant. Il l'avait conduit jusqu'au VBlock en l'entendant radoter.

    Dans la salle d'attente, on fait signer à Enzo les doubles des papiers du vieux. A la lecture du nom de la filleule, il a un mouvement de recul : Jilli Jane Lekiner, 19 ans.


    S'il n'avait pas été là, il n'aurait rien su. Tout se serait passé normalement et il n'aurait jamais revu sa fille. Pourtant, elle avant approché, sereine, toujours ruisselante de cheveux clairs comme la neige, les mêmes que sa mère. Elle ne le reconnut pas, le vieux s'agglutinait à elle...

    La révolution du système s'est faîte trop brutalement. Les technocrates ont cherché à appliquer très vite un nouveau fonctionnement et les individus comme Enzo, qui servent de transition en font les frais. Ils sont tiraillés entre leurs sentiments d'avant, la famille telle qu'ils l'ont vécu enfants, et les modèles qu'il a fallu adopter. Ses sentiments sont seulement ceux d'un modèle contrarié, quelques générations et plus personne ne se préoccupera plus de ses enfants comme autre chose que des individus qui s'intègrent.

    Concupiscent le salaud, il va glisser ses vieilles mains sur sa peau blanche, il va... Tout le monde passe par là!

    Les tergiversations d'Enzo passèrent inaperçues derrière sa constance taciturne mais il avait louché plusieurs fois sur sa fille et sur le vieux.

    Une fois à la Lisière, ils étaient parti sans un mot, bien sûr, trop pressé qu'il était ce salopard de poser ses mains sur elle...



    VI


    Jerk tournant en rond dans la chambre de Ma Sophie. Il n'y avait que des programmes-fleuves ou l'écran-fenêtre pour attendre qu'elle sorte de la salle d'eau. Rien d'assez fort pour le distraire d'une imagination révulsante. Que faisait-elle dans cette pièce? Pourquoi fallait-il qu'elle se prépare?



    VII


    Dans la salle d'eau, Ma Sophie s'appliquait à ne rien masquer, à faire apparaître toutes les parties de son corps telles qu'elles, les tâches sur la peau, les varices... Son travail de tutrice était différent de celui des tuteurs: elle devait commencer par se rapprocher suffisamment du garçon pour lui faire comprendre qu'il ne décidait pas toutes ses réactions. Et quand il était devant son plaisir accompli, il devenait plus docile malgré sa répulsion. Il devait apprendre à comprendre son plaisir, à aimer ce qui lui procurait, pour être un amant attentif.

     


    VIII


    Les jours et les leçons étaient passés. Dans la chambre de Pépo, ils s'étaient dénudés. Elle, fine, imberbe et jolie de sa puberté infantile, lui fripé, imberbe et noueux d'une vie plus que remplie. La jeune fille semblait toujours très sûre d'elle, ouverte, et de plus en plus impliquée dans ses leçons. Sur le carnet de contrôle, les cases "sensibilité du clitoris", "stimulation par le souffle" et "orgasme clitoridien" étaient déjà cochées. Ils approchaient, elle approchait, avec brio des cases "coït simple" et "accessibilité Grafenberg".

    Au matin du 10e jour, on glissa une lettre sous la porte de Pépo. Il faisait beau, les oiseaux en plastique gazouillaient gaiement de tout la gaieté de leur bande son. Un vent léger faisait bruisser les feuilles synthétiques. A ne pas trop y faire attention, on se serait senti dans les bois.

    A l'intérieur de la chambre, Pépo et Jilli venaient d'émerger au doux son du réveil matin. Elle s'était réveillée un peu avant lui et le regardait balbutier ses derniers rêves. Elle aimait le voir marmoner dans la fin de son sommeil, malgré ses traits cent fois éprouvés, il laissait alors s'exprimer timidement ses faiblesses, ses égarements et ses incertitudes incompréhensibles. Après 93 ans d'apprentissage des certitudes, il restait une part de fragilité en lui qui émouvait beaucoup la jeune fille.

    Pépo ouvrit les yeux face au plafond et jeta un regard discret du côté de sa jeune élève. Comme chaque matin, elle le regardait fixement et il s'en sentait légèrement mal à l'aise. Elle arborait sûrement cet air maternel qui le décontenançait. Et comme chaque matin, il sortit du lit sans un bonjour avant de reprendre son statut de tuteur. Il parvenait tant bien que mal à retrouver un rien de formalisme et s'y réfugiait pour le reste de la journée, sans cesse mis à l'épreuve par des oeillades trop tendres.

    - Aujourd'hui Jilli, nous allons aborder le coït à proprement parler. C'est une étape parfois un peu douloureuse ou étrange pour les jeunes femmes. J'espère que nous avons assez de complicité pour que tu t'en sortes bien.

    Dans son discours volontairement distant, "complicité" avait été blessant pour Jilli, comme s'il feignait de ne pas voir qu'il y avait plus entre eux que cette formalité de l'étape 10. Elle tenta de masquer une moue triste mais un léger froncement de sourcils, l'espace d'une seconde suffit à faire vaciller la froideur de Pépo.

    -... mais je pense que tout ira bien, ajouta-t-il précipitamment pour se rattraper.


    Ils se débarbouillèrent d'une grande claque remplie d'eau sur la figure et pendant que Pépo chaussait ses dents, Jilli faisait glisser sa pâte de nuit avant de la laisser tomber sur le sol comme une couronne de cire autour de ses pieds joints.

    Pépo se regardait dans la glace avec des yeux indécis. Depuis 10 jours, il recommençait à se poser des questions, pas sur ce qu'il devait faire, mais sur ce qu'il ressentait. Il ne se comprenait plus. En coupant machinalement quelques poils drus qui sortaient de ses oreilles pour voir le vaste monde, il se rassura en pensant avec conviction qu'à son âge, ces idioties sont finies depuis longtemps.

    Malheureusement, les résolutions s'évaporent souvent en face de la réalité. Elle était debout, les pieds joints, ses longs cheveux blancs glissaient de part et d'autre de ses épaules et elle le toisait de son grand regard candide.


    C'est en détournant désespérément le regard pour se soustraire à sa propre honnêteté qu'il remarqua le pli sur la moquette dans l'entrée.

    - Tiens regarde! Quelqu'un est nostalgique de l'épistolaire! dit-il en se précipitant sur la lettre.

    - Ca doit faire 10 ans que personne ne m'a plus rien envoyer, continua-t-il. Voyons ce que ça peut-être...

    Imperturbable, Jilli s'assit nues-fesses sur le couvre-lit en écoutant Pépo utiliser tous les mots qu'il connaissait pour décrire l'enveloppe et prolonger ce prétexte. Mais dès qu'il eut ouvert l'enveloppe, il se tut, soucieux.

    Il regarda Jilli de haut en bas et se replongea sur les quelques mots que contenait le message. C'était bref, sans signature et tranchant, écrit avec une écriture baveuse et sale: "ELLE TE PLAIT?"

    "Elle te plait?"... Qui pouvait envoyer un tel message sans vouloir laisser de trace dans les archives? La question ne s'était jamais posée. On faisait ce qu'on avait à faire pour rester au Mat et c'est tout. Pourquoi tout à coup quelqu'un semblait-il trouver ça étrange? Mais au moins cette lettre anonyme avait-elle le mérite de poser des mots sur ses troubles des derniers jours. Jilli lui plaisait-elle?


    Il essaya de l'imaginer sans lever les yeux du petit carré de papier, détailler ses gestes et les habitudes naissantes qu'elle prenait avec lui, il la voyait caline et adorable comme la petite fille qu'il aurait voulu avoir. Oui, mais voilà, elle en demandait plus. Il devait lui donner plus. Jilli demandait chaque matin sa "leçon" quand les autres tentaient maladroitement de l'éviter, elle demandait chaque jour sa leçon parce qu'elle la savait être la seule marque d'intérêt que Pépo ne pouvait lui refuser. Jamais il n'avait eu d'élève si attentive et si disposée, elle ne dépassait pas les étapes, ne voulait jamais plus mais apprenait tout avec simplicité comme une nature qui s'épanouit... A l'origine, le programme du V Block devait aboutir à ce genre de chose, mais pas avec autant de facilité. Cette tendresse qu'elle lui inspirtait devenait la passerelle à ses attentes de jeune fille, elle le rendait faible.


    Il appréhendait déjà cette leçon, rien jusqu'à présent ne l'ayant rassuré sur la tournure des événements. Cette lettre le perturba un peu plus encore et dans un mélange de soulagement et de culpabilité, il déclara forfait. Il rangea la lettre dans une poche de sa pâte vestimentaire et se tourna vers Jilli avec cet air sincère et maladroit comme on s'apprête à avouer une faute ou un mensonge.

    - Tu progresses vite, Jilli, je pense que nous pourrions nous reposer et oublier les leçons pour aujourd'hui. Que dirais-tu d'aller au bureau de gestion pour demander un bon de sortie pour cet après-midi? Nous pourrions aller nous promener en ville?

    Il savait la proposition sournoise mais infaillible. Jilli serait vue aux côtés de son prince charmant et ils passeraient l'après-midi ensemble, collés l'un à l'autre, mais il évitait ainsi d'affronter son rôle.

    Elle rougit presque en libérant un "oh, oui!" naïf. Se sentant tout à coup impudique, elle récupéra et étala maladroitement sa pâte, s'en couvrit une partie du corps et embrassa Pépo sur la joue avant de se précipiter à pas légers vers la salle d'eau.



    IX


    Entre temps, Enzo s'était procuré un double du carnet de validation. Ca n'avait pas été très dur, ils étaient en consultation libre dans les banques de données. Depuis que les Mats et les V Block avaient été jumelés, personne ne s'y était intéressé parce qu'à partir de 10 ans, les enfants n'avaient plus qu'une mère, la société et une mère sait ce qui est bon pour ses enfants.

    Effaré, il avait feuilleté les pages du carnet et imaginait les leçons... sa fille se faisait tripoter par le vieux qui n'en était pas à sa première jeune fille. Il compta les jours depuis l'arrivée de Jilli au Mat 4 et découvrit que le lendemain correspondait à la première pénétration physique, il était temps d'agir ou de se taire à jamais.

    Mais s'il s'abstentait de son poste, il n'aurait dû en signaler la cause au détecteur d'anomalies à déclenchement séantique, un système ingénieux qui l'astreignait à la position assise sauf en cas d'impérieuse nécessité, lesquelles étaient contrôlée rigoureusement par toute une branche de la WorkTown par le biais des écrans. Le seul moment où il pouvait agir, c'éatit pendant la ronde du soir pendant laquelle il arpentait les avenues du Mat... pour rien!


    Il lui faudrait être discret, le moindre écart le ferait suspecter, la moindre violence l'éloignerait immédiatement de sa fille en la laissant au palpé des doigts vicieux.

    Au fond d'un tiroir, il retrouva un stylo en piteux état et quelques reliques de papetterie qui avaient grandis dans une forêt de vrais arbres. Le feuillet était légèrement jaunis mais toujours en parfait état de marche, c'est-à-dire prêts à recevoir l'encre du stylo si elle se décidait à couler...

    Et voilà que tout son plan tombait à l'eau parce que plus rien ne se faisait en dehors de l'écran et les objets qui l'entouraient ne lui inspiraient absolument aucune imagination quant à leur usage. Il en resta là, planté bêtement devant son stylo inanimé et son feuillet jaune. A l'armée, il n'avait rien appris que des chansons pour la marche au pas et la mobilité pour aller attendre ailleurs qu'il se passe quelque chose c'est aussi pour ça qu'il a obtenu le poste de gardien du Mat au premier rendez-vous, pour sa capacité à attendre...

    Les heures passaient et il ressassait les images répugnantes de sa petite fille de 19 ans avec ce débris lubrique. Les visions s'acceléraient, se succédaient à une vitesse déroutante et ce stylo qui ne voulait rien comprendre, AAAAAH!!! Et il tapa violemment du poing sur l'ensemble, assez pour faire sauter la bille du stylo et lever légèrement les fesses du siège. L'écran de contrôle s'alluma aussitôt sur un visage impartial et vide!

    - On nous signale des changements de pression sur votre fauteuil Lekiner, que se passe-t-il?

    Enzo se rassit et ajusta son uniforme vert.

    - Je pensais à une histoire qu'on racontait à l'armée et j'ai peut-être ri trop physiquement...

    - Vous connaissez la procédure: tout problème enregistré par les détecteurs doit être justifié pour ne pas encombrer les archives. Je vous écoute.

    Enzo marqua un moment d'hésitation avant de se lancer dans la première blague qui lui passait par la tête:

    - Un jour, quelqu'un a dit "j'ai encore faim"!

    - Ah ah, effectivement, Lekiner, c'est plutôt astucieux mais vos histoires de militaires ne doivent pas perturber votre travail, de surcroît le notre. Quand vous riez, vous êtes moins vigilants, reprenez-vous.

    Sur quoi l'écran s'éteint. Pendant qu'il discutait, la bille avait libérer un passage et l'encre se déversait en micro goutte sur le carré d'espoir. Du bout des ongles, il écrasa le tube jusqu'à obtenir une petite flaque noire. Il y trempa la tige de plastique et commença à écrire son premier message sur le feuillet. Les allers-retours entre le papier et la flaque d'encre prirent cinq bonnes minutes mais au bout du compte, il se retrouva avec un pli fermé qui contenait sa prose laconique.



    X


    Jerk se sentait épuisé. Un sentiment de bien-être s'était diffusé dans tout son corps durant quelques secondes en s'emparant de toutes ses forces. Il restait allongé, somnolent et regardait sa verge diminuer progressivement et disparaître dans une steppe de poils pubiens.

    Sophie essayait de lui expliquer quelques rudiments d'approche mais à défaut d'attention, il ne lui offrait que son égoïste indolence. Il entendait son charabia depuis sa bulle de coton sans trop en comprendre son l'intérêt.

    Il reprit peu à peu ses esprits et ses aversions...

    - Ne me touches plus, lança-t-il à Sophie l'air écoeuré.


    Sophie devait encaisser ce genre d'offense à chaque nouveau puceau. Ils remettaient en question leurs fantasmes seulement après avoir anéanti autant que possible la réalité qui leur faisait oublier. Mais sa patience les ramenait bien vite au plaisir de cette réalité.


    Comme prévu, Jerk sortit "prendre l'air" un peu en colère. Il se perdit dans le parc où tout se ressemblait et fut racompagné chez Sophie par le gardien après avoir longé l'enceinte du Mat.

    - Tu aurais pu me prévenir qu'on pouvait se perdre dans cet enclos pour vieilles! cria-t-il de sa voix fraîchement muée.

    - Je ne savais pas que tu te perdrais, la prochaine fois tu feras attention, répondit-elle calmement.

    - Il n'y aura pas de prochaine fois!

    - Comme tu voudras. Je vais manger quelque chose, tu as faim?

    - Non! hurla-t-il doublement remonté par le calme de Sophie.


    Elle ne revint que deux heures plus tard et le trouva debout faisant les cent pas dans cette pièce trop étroite.

    - Ca fait deux heures que je tourne en rond, lui jeta-t-il sur un ton de reproche, j'ai pas l'intention de tourner en rond tout seul pendant 15 jours!!

    - Tu aurais dû venir avec moi...

    - J'avais pas faim.

    " Celui-là ne sera pas simple, pensa-t-elle, il est très accroché à ses idées..."

    - Je vais faire un tour, poursuit-il sur sa lancée.

    - Ne te perds pas cette fois!

    Il maugréa sa réponse en claquant la porte et Sophie relacha la pression.

    Elle avait à coeur de bien faire son travail mais ce Jerk était un cas difficile.



    XI


    Le lendemain, Sophie fut réveillée par Jerk qui se frottait contre elle. Il faisait des va-et-vient le long de sa jambe en cambrant son bassin vers l'avant. Elle lui lança le regard qu'on lance aux cabots fautifs, à quoi il répondit en se recouchant sur le dos.

    Sophie se leva et entra dans la salle d'eau. elle en sortit entièrement nue quelques minutes plus tard et s'allongea de nouveau aux côtés de Jerk.

    - Tu dois apprendre à connaître le corps de ta partenaire, suivre ses courbes et les dessins de sa peau. Tu dois sentir ses réactions quand tu passes sur des zones particulières et perfectionner les caresses maladroites. Mais on reverra ça au fur et à mesure. Pour l'instant, je voudrais que tu suive cette veine du doigt lentement en essayant de ne jamais faire plisser la peau.

    - Berk!

    - Jerk! Si tu n'y mets pas du tiens, je devrais te ramener au V Block, répliqua-t-elle d'un air entendu.

    A contre-coeur, Jerk s'exécuta, à la hâte. Il posa son doigt sur une veine du poignet et remonta en appuyant de toutes ses forces jusqu'au coude. Bien entendu, son doigt eut à sauter plusieurs bourrelets et il s'en vexa.

    - Ce n'est pas grave, reprit Sophie, c'est un exercice difficile et assez adulte. Rééssaie plus lentement, plus patiemment.

    - Pour quoi faire? dit-il négligeamment.

    - Tu dois apprendre à connaître le corps de ta partenaire...

    - Et moi? coupa-til.


    Comprenant qu'elle n'en tirerait pas plus aujourd'hui, Sophie s'exécuta et il s'endormit cette fois complétement avant même qu'elle n'ait repris la parole.



    XII


    Les jours qui suivirent furent relativement similaires. Jerk se laissait dorlotter en échange de ses sarcasmes et envoyait paître Sophie dès qu'il était apaisé.

    On approchait du 10e jour et les choses n'avançaient pas. Sophie avait de plus en plus de mal à accepter le comportement du garçon mais continuait inlassablement d'avancer dans les étapes. Peut-être qu'au milieu de toute cette arrogance, quelques phrases arrivaient jusqu'au cerveau. Mais la tâche était rude.

    Le 10e jour correspondait pour les deux sexes à l'acte de pénétration. C'était censé créer une adéquation entre les jeunes hommes et les jeunes femmes, un réflexe commun qui plaçait à ce moment précis la date du premier rapport pour qu'aucun d'eux ne se sente pressé et que les partenaires se connaissent suffisamment pour en faire un échange. Cette étape était le point de non retour, soit le tuteur estimait le filleul apte à poursuivre et le 10e jour devenait pivot de la formation, soit la formation s'interrompait plusieurs mois, le temps que le filleur évolue. Ils ne savent pas l'aboutissement et sont donc préservés d'une éventuelle sensation d'échec. Les jours qui suivent servent à consolider les acquis, doucement. Mais Sophie ne pouvait se résoudre à arrêter la formation. Jerk était parfaitement apte à comprendre, même s'il manifestait de la mauvaise volonté. On ne peut pas arrêter son apprentissage en plein milieu sous prétexte qu'il s'en moque. Il comprend, c'est sûr. Peut-être derrière sa véhémence y a-t-il une part de peur, une part de lui qui apprend. Si on le fait recommencer plus tard, il aura le sentiment de perdre son temps et la petite partie de lui qui est quand même impliquée se pliera définitivement à ses pulsions rebelles.


    Sophie passa le reste de la journée à se rapprocher de Jerk, le reste se ferait tout seul, mais le contact de cette peau fripée ne l'attirait pas, pas du tout. A grand renfort de cri et d'insultes, il gesticulait dans la pièce, sortait, revenait pour recommencer le même cirque. Il avait fini par se laisser convaincre par ses érections et s'apprêtait enfin à s'introduire dans Sophie, les mains appuyées sur le lit pour s'en décoller le plus possible et les yeux de côté pour ne pas la voir.


    Il s'engouffra ou plutôt engouffra son minimum, lentement dans cet écrin chaud et humide et ressentit une volupté étrange, nouvelle. Plus intense que ce qu'il avait connu, mais quand ses testicules effleurèrent l'entre-jambe de Sophie, un réflexe de dégoût le fit sursauter et il se retira. Une fois au dehors, il éprouva une sensation de manque, de froid insupportable et replongea cette fois plus hardiement dans cet étui idéal. De plaisir en répulsion, il adopta ce mouvement de va-et-vient naturel et fit attention à ne plus sortir complétement. Jerk n'était plus que cette partie de lui qui envoyait des stimulations nerveuses à l'ensemble de son corps. Comme une démangeaison qu'on prend plaisir à gratter, son appendice spongieux soulageait plus rapidement sa fébrilité et après de "longues" minutes et un spasme, il s'écroula sans force sur le corps resté inerte de Sophie.


    Lorsqu'il reprit ses esprits, il était toujours au milieu de cette pièce étroite, sur ce lit où il passait 12 heures par jour, et sur cette vieille femme inerte. A nouveau maître de ses goûts, il s'éjecta précipitemment sur le côté et se précipita dehors.


    Sophie tout à coup se sentit vieille, indésirable. Pour la première fois, elle venait de prendre conscience de l'âge de son corps. Bien sûr, Jerk avait passé la 10e étape mais à quoi bon l'accompagner pour ce résultat?



    XIII


    Elle en ressortit dix minutes plus tard apprêtée de façon très coquette. Elle n'avait que la pâte vestimentaire du VBlock mais elle se débrouillait toujours pour avoir l'air différente. La joie d'être invitée par Pépo lui avait donné des ailes et ce dernier fut à deux doigts de la complimenter spontanément. Mais au premier coup d'oeil sur son visage rayonnant, il se ravisa. Elle attendait trop, il prit sa voix paternelle, un rien hésitante, pour dire le plus calmement possible : "Très jolie... très jolie tenue, tu plairas certainement à tes amants!"

    L'espace d'un instant, Pépo sentit revenir son assurance. Il avait repris sur Jilli l'avantage de la situation. Une fuite peut-être, mais dans laquelle personne n'était perdant. Jilli le suivait sur un simple mot de sa part et il en était un peu rasséréné. Et puis ce petit baiser sur la joue, ces petits pas légers étaient ceux d'une petite fille. Elle le prendrait par le bras le long de leur promenade et ils se sentiraient comme grand-père et petite-fille.

    Jilli marchait devant, toute excitée à l'idée de sa première sortie libre depuis plusieurs années. Entre les premières classes et le VBlock, elle avait passé une bonne partie de sa vie dans une chambre avec un écran.


    Au bureau, on leur accorda sans trop de problème une autorisation de sortie pour l'après-midi, il fallait simplement remplir un formulaire qui serait transféré simultanément au service de la WT et une fois rentrés au maximum quatre heures après leur sortie, Pépo devrait compléter un itinéraire qui serait confronté aux enregistrements de ses empreintes saisies par différents détecteurs. La 10e matinée était finie, plus rien ne pouvait choquer la filleul.



    XIV


    L'après-midi venu, ils se dirigèrent vers la Lisière. Jilli d'habitude si calme, assaillait Pépo de questions sur ce qu'ils allaient voir, faire, manger, boire... Elle tournait autour de lui en trottinant avec un air curieux et espiègle... "Brave Margot"...


    Enzo les regarda arriver depuis son fauteuil. Le néon l'assaillait toujours de sa lumière blafarde et les expressions que son visage découvrait le rendait effrayant. En effet, ces derniers jours, il ne dormait plus, figé dans son lit pour ne pas alerter les capteurs, ne mangeait plus, ce qui avait constituer sur le côté de la baraque un tas pourrissant de denrées. Des mouches firent peu à peu leur apparition qui se posaient sur les parties découvertes de son corps suant d'inanité. Tel un prédateur tappis dans l'ombre, il attendait le moment d'attaquer. Pour les quelques habitants du Mat qui passaient la Lisière ou les surveillants de surveillants à l'autre bout des écrans, tout était normal: Lekiner était assis sur son fauteuil, un peu plus maigre, les traits un peu plus tirés, mais personne n'aurait rien pu pour lui alors personne ne s'en était inquiété. Pourtant, à l'intérieur, Enzo bouillait, complotait et sans éléments nouveaux pour se confronter, ressassait des plans d'actions qui n'avaient plus aucune cohérence. Aussi quand l'écran s'alluma sur l'authorisation de sortie de Piotr Chewasky, tous ses sens s'éveillèrent, il passa le reste de la matinée à regarder le chemin.


    Il s'empressa d'écraser sa mine pour griffonner un autre message qu'il collerait dans la pâte du vieux.


    Le couple hétérogène se pointa devant la Lisière. Avenant du mieux qu'il pouvait l'être rongé par les pulsions, il les accueillis avec un sourire crispé. Enzo s'approcha, "vérifia" les identités et alors qu'il invitait Pépo vers l'extérieur, il écrasa discrétement le message dans la pâte vestimentaire du vieux.


    Il les regarda sortir depuis son fauteuil plus dément que jamais. Sa mission accomplie, il se souvenait que les sorties n'étaient données qu'aux "10e Jour". Sa petite fille avait déjà été pénétrée par le sexe pestilentiel du vieillard. Et sa fille avait l'air de sourire, ses joues étaient légèrement rosées comme quand ils jouaient ensemble parfois, il y a longtemps. Il la prendrait tous les jours et elle souriait!! Elle ne comprenait pas, la pauvre, son bébé se laissait abuser par cet amas de souvenirs décrépits et ça le rendait fou!



    XV


    Pépo et Jilli étaient dehors. Un taxi les déposa au début de la rue des divertissements. Le reste de la ville était consacré à des secteurs d'activité spécifique, dont faisaient parti les VBlock et les Mat 3 et 4, les hôpitaux, les écoles, les habitations, etc. La rue des divertissement était étudiée pour. Ni véhicule, ni une quelconque horloge, pour l'insouciance. A marche standard, il fallait trois heures pour la traverser de bout en bout et les autorisations comprenaient le temps aller-retour depuis le domicile, une heure le cas échéans. Les boutiques défilaient dans le sens inverse à vitesse lente et lorsqu'on pénétrait dans l'une d'elle, elle changeait de rail et progressait alors vers la fin de l'avenue à vitesse de marche standard. On se divertissait pendant trois heures.


    Emerveillée par toutes ces lumières qui éclairaient les babioles dont on peut avoir besoin dans un monde moderne, Jilli allait et venait en défiant la vitesse de marche standard incarnée par Pépo. Quoi qu'il en soit, la borne de sortie la laisserait plantée là pendant tout le temps qu'elle prendrait d'avance. On se divertissait pendant trois heures. Mais courir en zigzagant n'était pas interdit.


    Entre les derniers gadgets en vogue et les pâtes vestimentaires à la mode qu'elle trouvait un peu trop discrètes, elle aperçut l'affiche de "Epouse-moi si tu l'oses!", le dernier film de Yesmine "Love" Kressy. Toute émoustillée par ce qui lui arrivait, elle voulait savoir si ce bonheur existait pour les autres. Après 2 ou 3 mimiques sincères et suppliantes, ils se retrouvèrent dans une pièce noire qui changea immédiatement de rail pour les avancer vers la sortie.

    Elle n'en croyait pas ses yeux. Des scènes d'une émotion bouleversante, des séparations et des retrouvailles, une bande son dont les notes les plus aigues lui donnaient à tour de rôle de longs frissons ou un pincement au coeur. Elle sortit les larmes aux yeux, pendue au bras de Pépo qui la réconfortait d'un silence bienveillant. Chacun à leur manière, ils passaient un moment inoubliable.

    Sollicitée de tout part, Jilli ne tarda pas à s'adonner de nouveau à sa curiosité, papillonnant de boutique en boutique à une vitesse impressionnante. Elle les visitait si vite que deux d'entre elles finirent par emprunter la même voie en sens inverse, qui en se percutant bloquèrent la moitié du circuit.

    Une voix assexuée retentit alors de toutes parts.

    "Veuillez vous diriger vers la sortie".

    Tous les badauds un peu déçus s'exécutèrent sans se rendre compte qu'ils faisaient exactement la même chose qu'avant l'annonce: sortir.


    De retour à la Lisière, Enzo les attendait du coin de l'oeil. Il épiait la peur sur le visage de Pépo. Mais il dû se contenter d'un salut amical et d'un regard furtif de Jilli. Il n'était pas assez fort, il n'avait pas frappé assez vite... Il se remit sur le champs à ses machinations schizophrènes.


    Une fois à la porte de la chambre fermée, sans qu'il s'y soit préparé, Jilli se jeta au cou de Pépo, le regarda droit dans les yeux et lui dit avec un regard plein de promesses:

    - Je t'aime! Fais-moi l'amour!

    - Ecoutes, Jilli, il faut qu'on discute un peu... Je ne suis pas sûr que tu m'aimes réellement. Est-ce que tu voudrais habiter avec moi, par exemple?

    - Mais je vis avec toi!

    - Est-ce que ça te suffirait?

    - Bien sûr, mon amour. Tu es l'homme qu'il me faut, si viril et si tendre avec moi!


    Quelle idée ce film!? Le 10e jour touchait à sa fin, l'étape était officiellement validée, il devait poursuivre avec Jilli 11 jour de plus. Tricher ne servait à rien, ça se savait, tout se savait, par analyse de l'usure corporelle, interrogatoire de fin de stage ou autre chose. Son estomac se noua de nouveau. Il était toujours amoindri par ce devoir et ne voulait jouer que le minimum. Jilli aurait voulu qu'il la porte jusqu'au lit et la dépâte tendrement comme Lédoïc avait déshabiller Rose-Caline cet après-midi, dans le noir... elle voulait les mots doux chuchottés à ses oreilles pendant qu'il s'allongerait sur elle...

    - Très bien, répondit-il résigné, déshabille-toi, allonges-toi sur le lit et écartes un peu tes cuisses.


    Il était volontairement vulgaire, protocolaire. Sans passion, sans baisers, il s'exécuta. Deux heures durant, il se concentra sur le malaise qu'il éprouvait pour oublier les petits soupirs retenus de Jilli, les frissons de sa peau douce et le plaisir que reflétaient ses paupières fermées.


    Quand ils se relevèrent, il ne restait sur le lit qu'une petite tâche de sang qui formait un coeur pour qui voulait le voir. Elle le voulait...

    Pépo se sentait plus coupable que jamais, Jilli plus amoureuse encore.

    XVI


    Il rentrait et ne la regardait pas jusqu'à ce qu'elle soit couchée. Alors seulement, il se vautrait sur elle, lui offrait généreusement les germes de sa volupté et la noyait sous les reproches. Le 13e jour, même, il se sentit offusqué de sa laideur qu'il la frappa.

    Sophie n'avait pas à lui en vouloir. Elle se sentait laide, repoussante, craignait ses réactions mais craignait plus encore qu'il ne la prenne plus. Elle était presque heureuse qu'il daigne encore la toucher chaque jour. Emue, elle le regardait regarder sa verge pendant les mêmes longues minutes de sa première fois et s'endormir sur son pauvre corps de femme usée.

    Quand il rentrait de ses promenades de colère, elle lui posait quelques questions d'une voix soumise auxquelles il répondait par un mutisme méprisant ou une estoque à bout portant.



    XVII


    Le lendemain matin, Pépo se réveilla avant Jilli, il enfila le manteau de pâte qu'il essayait de conserver plusieurs jours, et sorti prendre l'air. Il avait besoin de faire un énième point sur la situation. Soit il arrêtait la formation maintenant et rendait Jilli malheureuse à des mois de thérapie et d'examens, soit il se pliait à ses devoirs et jouait le jeu qui la maintenait dans ses illusions amoureuses. Mais elle en sortirait forcément affectée.

    Plongé dans la perplexité de ce dilemne, il se rapprocha de l'heure des pigeons. Quand il passa à proximité, l'un d'eux se mit à roucouler. Pépo, surpris, perdit les pédales: de toute la force de ses vieilles guiboles, il shoota un des pigeon et piétina avec obstination les morceaux qui se brisèrent comme de la céramique.

    - PUTAIN DE PIGEONS! PUTAIN D'ARBRES! J'EN AI MARRE D'ETRE TRAITE COMME UN DEBILE! J'EN AI MARRE DES COUCHES! ET MERDE, JE SUIS PAS SENILE, JE SUIS ENCORE CAPABLE DE PRENDRE UNE DECISION!!!

    Et il fondit en larmes, au pied d'un tronc. De la cime, une douce musique descendit le bercer, bientôt rejointe par des rires d'enfants. Mais il n'avait même plus la force d'être exaspéré, il se laissa pénétré par le mépris ambiant et ferma les yeux.

    XVIII


    - Réveillez-vous Lekiner! On nous signale un incident avec les oiseaux. Le numéro 79 ne répond plus, allez-voir!


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  • XIX


    Pépo fut réveillé par un rayon de soleil. Il se releva et remodela sa veste. Alors qu'il pensait aplatir ses poches, il mit la main sur un carré de papier: la même écriture baveuse que la première fois disait "Ne la touches plus". Son premier réflexe fut de regarder autour de lui, inquiet. Au fond de son champ de vision, il aperçut la silouhette du gardien qui s'approchait du pigeon saccagé. Il eut juste le temps de se cacher derrière l'arbre, Enzo commençait à inspecter les environs.

    Quand il fut hors de danger, il quitta sa planque incertaine et rentra chez lui.



    XX


    Enzo savait qui soupçonner. Il le sentait. Ce Piotr était quelqu'un de violent, il lui fallait agir vite. sur le chemin du retour, il passa devant la chambre de Pépo, tant pis pour les empreintes de la porte d'entrée, il les expliquerait par son enquête-pigeon.

    Il ne disposait que des simili-feuilles d'érable sur une desquelles il inscrivit avec son ongle "Je sais qui tu es".

    Maintenant, il avait un moyen de pression sur le "tuteur" de sa fille, il pouvait le faire chanter. Piotr serait envoyé au centre de surveillance intensive pour son comportement impulsif, allongé sur un lit huit heures par jour et huit heures par nuit, avec promenade en salle surveillée, il le savaient tous les deux.

    - Je n'ai trouvé aucun indice, monsieur. cet après-midi, j'entamerai les interrogatoires.

    - Vous êtes entré dans le Mat 4H pour quelle raison?

    - Je pensais avoir vu quelque chose...

    - Ne pensez plus, trouvez! dit l'homme.



    XXI


    Jilli se préparait dans la salle d'eau. Pépo faisait les 100 pas, il n'entendit pas Enzo glisser sa feuille sous la porte. C'est Jilli en sortant qui l'aperçut la première.

    - Regardes Pépo, une feuille t'as suivi! dit-elle en la ramassant.

    Elle est découpée un peu partout... On dirait des lettres.

    - Fais voir!

    Il jeta un rapide coup d'oeil, le temps de déchiffrer le message et retenant un haut-le-coeur, la laissa tomber dans la poubelle, vide depuis des mois.

    Quand il se retourna, Jilli était déjà nue sur le lit assise les bras autour de ses jambes. Le menton calé entre les deux genoux, elle souriait patiemment, les yeux fermés. Toujours aveugle, elle tendit les mains vers l'avant et appela son amant.

    - C'est l'heure, mon amour. Viens.

    Spontanément, il avait pensé retarder leurs ébats jusqu'à un moment qui dérangerait Jilli, mais si elle apprenait à voir l'amour comme un devoir, autant la faire rentrer tout de suite au VBlock... Il ne devait pas laisser ses problèmes personnels influencer la formation, c'est toute une partie de la vie de Jilli qui était en jeu, quasiment le seul plaisir qui soit à la portée de tous.

    - Oui, j'arrive.

    Changement de stratégie. Sans baisers et sans passion, l'amour la séduit encore, qu'en sera-t-il de l'amour sans respect? Ce peut-être pris comme un test, elle verrait que je tiens mon rôle de tuteur au lieu d'interpréter...peut-être.


    Pépo s'aventura sur une voie qu'il connaissait mal. Il tâtonnait le vice du bout des doigts et le rendit agréable, doux. Il prenait tant de temps pour être infâme que Jilli le prit pour une douce progression vers de nouveaux plaisirs. Les soupirs devinrent de petits cris, sa maladresse se détendit un peu, elle commença à accompagner les mouvements, accentua les saccades par des contractions synchrones et le seuil fut franchi... Pépo oublia tous ses principes et se donna à l'étreinte, retrouvant sa fougue d'antant avec cette jeun femme qui le rendait fou.

    Pourtant au premier orgasme, quand la tension sexuelle disparut, au lieu du bien-être diffus qui l'accompagne, une culpabilité délétère se répandit dans tout son corps.

    Avec ses manières sans retenue, son amour inconditionnel, elle avait révélé l'amour qui sommeillait en lui. Pépo n'osait plus se regarder dans la glace. Il regardait cette nouvelle personnalité avec curiosité, une sorte de fascination étrange. Il ne se connaissait plus. Le Pépo qui s'était construit durant toutes ses années s'était effacé pour cette gamine.

    Il fut pris de spasmes étranges voyant tour à tour Jilli comme une maîtresse sensuelle et une filleule de 17 ans. Il sentait cette dualité en lui et ne savait pas comment s'en débarasser.

    Il passa les heures qui suivirent à lutter pour ses convictions, mais la réalité était bien trop présente, bien trop envoûtante et généreuse pour pouvoir défendre ces reliques du passé. Malgré les menaces, la morale et tout ce qui l'en empêchait, il finit par empoigner Jilli vers la fin de l'après-midi.

    Trop heureuse qu'il lui réponde enfin, elle se laissa prendre sans un mot jusqu'à la nuit tombée.


    Pépo s'écroula sur le dos aux côté de Jilli, le coeur battant la chamade. Si sa théorie d'étalon était à son paroxysme, le corsp puisait dans les réserves. Il était épuisé, épuisé mais béat.

    Jilli quant à elle était plus radieuse que jamais. Elle découvrait la vie main dans la main avec l'élu de son coeur.


    Le 12e jour, Jilli trouva une lettre sous la porte, elle disait "Tiens-toi à l'écart ou je te dénonces..." A l'écart de qui? Dénoncer à quoi?

    - Pépo, qu'est-ce que ça veut dire? demanda-t-elle inquiète.

    - C'est sûrement un de mes amis qui veut me faire une blague...

    Elle garda le silence mais savait qu'il mentait. Les personnes qui mentent ont besoin de le faire, inutile d'insister.

    - D'accord, mon chéri. Que fait-on aujourd'hui? demanda-t-elle avec un regard complice.


    Pépo, malgré la fatigue avait définitivement coulé dans cette romance. Les messages anonymes et les quelques doutes qui s'étaient éveillés avec le matin furent dissipés d'un seul de ses regards. Il s'approcha d'elle, la regarda droit dans les yeux et l'embrassa passionément.

    Ils passèrent la matinée enlacés entre caresses et amours et s'endormirent l'un sur l'autre en nage...


    Debout dans l'entrée, Pépo regardait Jilli s'étirer mollement comme une chatte qui somnole. Ses souvenirs de chats remontaient loin maintenant, mais Jilli réveillait en lui beaucoup de jeunesse oubliée entre la WT et les Mat dont il était un des pionniers et un des prisonniers. Beaucoup de souvenirs de la vie lui revenaient . Il se sentait 50 ans de moins, juste assez pour n'être que son père... Encore quelques jours de cette relation incestueuse et ils auraient le même âge...



    XXII


    Enzo pensait qu'en étant régulier dans ses menaces, il dissuaderait Pépo d'agir jusqu'à ce qu'il sache quoi faire.



    XIII


    Au 14e jour, Pépo ouvrit les yeux sur la lettre qui n'avait pas encore fini sa course sous la porte. Il se précipité sur la porte, l'ouvrit avec force et bondit dans le couloir. Malheureusement, il ne fut pas assez rapide, le couloir était vide. Il était très tôt, la nuit dans le parc était trop noire pour pousser les recherches plus avant.

    "Surveilles tes arrières Chewasky!". Là, ça devenait carrément des menaces.

    Le vacarme avait éveillé Jilli. Elle fixait la lettre et les expressions de Pépo.

    - Donnes-moi ça! commanda-t-elle.

    - C'est encore un vieux camarade qui...

    - ... qui te fais des farces à cette heure-ci!? Donnes! ordonna-t-elle d'une voix sans compromis.

    - Ce n'est pas grave, Jilli, dit Pépo à la jeune fille soudain inquiète. Ce doit être quelqu'un du Mat qui a perdu la tête, les services de santé ne tarderont pas à le récupérer, il a sûrement laissé ses empreintes partout...

    Elle eut un moment d'hésitation.

    - Chewasky?

    - Piotr Chewasky.

    - Il faut partir Pépo, dit-elle comme un oracle. Nous ne sommes pas à l'abri ici.

    Sans paroles inutiles, simplement l'intensité de ses inquiétudes, elle avait exacerbé les craintes de son amant. Peut-être ne s'agissait-il pas d'un résident du Mat, qu'il serait dénoncé au service de santé pour tempéramment violent, que ce mystérieux anonyme pouvait passer à l'acte et les tuer tous les deux? Ils décidèrent de passer la journée à chercher un moyen de sortir du Mat et de partir dans la nuit.



    XXIV


    Méliane Lekiner se faisait du souci. Depuis qu'ils avaient repris contact, elle et son mari, se voyaient au moins une fois par semaine et voilà près de quinze jours qu'elle n'avait pas de nouvelles. En célibataire toujours soucieuse de la santé de l'ancien homme de sa vie, elle prit son pouce à la main et démarra sa voiture en direction du Mat 4 où travaillait Enzo. Ils s'étaient rencontrés 20 ans auparavant lorsqu'Enzo était en service dans la région. Ce fut la plus impossible des recontres compte tenu des clivages sectoriels et la découverte de leurs différences avait servi d'amour. De cette union naquit deux preuves indiscutables de leur passé, Lady Jilli et Sijerkom. Elle y pensait parfois, mais quand elle était avec Enzo, ils ne les évoquaient jamais, c'était la règle. Son mari était souvent envoyé à droite et à gauche, si bien que cet amour étrange avait appris à se passer de support, il vivait dans leur esprit et en sortait plus puissant à chacune de leurs retrouvailles, au début. A chacune de ses permissions, il revenait de plus en plus amorphe, de plus en plus "mâchant son chewing-gum".

    Peu à peu, Méliane eut besoin d'une présence plus réelle et après des années de supplications stériles, elle quitta son mari. Mais leur amour était né de l'espoir, de l'attente de moments ensemble et l'éloignement voulu par Méliane définitif ne l'altéra que très peu. Ainsi, quand les enfants furent envoyés aux centres d'éducation, c'est elle qui fit le premier pas pour le revoir.

    Elle arrivait près de la Lisière du Mat. elle ne voulait pas d'une relation suivie, ils n'en avaient jamais eu, pourtant elle ne pouvait se résoudre à ne plus le voir, à ne plus l'aimer.


    Elle le trouva dans la position dans laquelle elle l'avait laissé deux semaines auparavant.

    - Bonjour Enzo, comment vas-tu?

    - Reviens plus tard Méliane, je n'ai pas le temps.

    - Bien sûr que si, c'est même tout ce que tu as Enzo, mon chéri. Que se passe-t-il? Tu me laisses deux semaines sans nouvelles et quand je viens te voir, tu joues les occupés?

    - Ecoutes, Méliane, je ne peux pas t'expliquer. Reviens plus tard.

    - Eh! Tu fais ta vie de ton côté et moi la mienne mais ne me jettes pas comme ça! Tu es pâle, tu as des cernes qui font peur à voir. Il faut que tu m'expliques. Peut-être que tu ne t'en souviens pas mais je... suis ta femme et ...

    A cette dernière remarque, Enzo se souvint qui était en train de lui parler.

    - Méliane... c'est vrai, tu as le droit de savoir. Tu es concernée auatnt que moi. Il y a 14 jours, j'ai revu notre fille. Je l'ai accompagnée depuis le VBlock jusqu'ici avec un de ces débris que je surveille. Elle ne m'a pas reconnu. Je me suis renseigné sur ce qu'ils leur faisaient, c'est répugnant, c'est, c'est...

    - Calme-toi Enzo. Que font-ils?

    - Ils les dépucellent! hurla-t-il possédé.

    - Enzo tu me fais peur, assieds-toi, s'il te plaît.

    L'écran s'alluma sur le visage impassible.

    - Encore vos histoires militaires Lekiner? C'est la deuxième fois cette semaine, faîtes attention. A la troisième, vous n'aurez plus assez d'histoire pour occuper votre temps libre!

    - Oui, monsieur, dit-il soumis.

    - "Votre temps libre"!? Il est drôle celui-là tiens.

    Cette intervention avait le mérite de l'avoir calmé. Il continua en chuchottant.

    - Ce cadavre putride va violer notre enfant pendant trois semaines avant de la relâchée souillée quand il aura excité tous ses fantasmes de pervers!

    - Je te trouve ignoble Enzo. Que se passe-t-il, tu n'avais jamais été comme ça, répondit-elle sur un ton sévère.

    - Parce que c'est la première fois que je suis complice du viol de ma propre fille!

    - Mais enfin, tu délires!

    - Et en plus, elle sourit, elle ne se rend pas compte qu'il assouvit son vice... Ma petite fille...

    - ... Tu me dis que tu as revu notre fille sourire et tout ce que tu tires comme conclusion c'est qu'elle ne se rend pas compte! Qu'est-ce qui te prends de juger les gens comme ça? A vingt ans comme à cent ont ressent les même choses et si NOTRE fille semble heureuse avec cet homme, tu devrais t'en réjouir. Elle sera peut-être la seule à être heureuse de ses obligations! Et puis tu le savais!

    Elle allait poursuivre sa tirade mais elle avait enfouit le sujet depuis trop longtemps, s'arrêtant net, elle demanda:

    - Et comment est-elle?

    Enzo marqua un moment d'hésitation et puis invité par les yeux brillants de son épouse, il se laissa aller à son admiration paternelle pour la première fois depuis longtemps.

    - Elle est belle... Elle a de longs cheveux blancs qui sont assez fins pour dessiner les moindres détails du vent. Elle a des yeux d'un rose profond, sages et espiègles à la fois. On pourrait croire qu'elle est timide mais d'un simple regard, on comprend qu'elle préfère ne rien faire que de se donner à moitié...

    - De qui est-ce que tu parles, Enzo? demanda Méliane le souffle court.

    - Tu m'as manqué, Méliane.

    - Toi aussi, dit-elle en lui caressant la joue.

    - Je ne peux pas me lever!

    - Pas la peine...


    Elle s'assit sur les jambes d'Enzo à califourchon. Les capteurs ne détectaient pas les surpoids parce que les gardes avaient plutôt tendance à grossir... Elle serra son mari dans ses bras et ils s'enbrassèrent tendrement. Quand la tendresse se changea en passion, Enzo trouva naturellement ce chemin vers sa femme à travers la pâte vestimentaire.


    Méliane céda la première, rejointe par son mari un peu après. Elle se leva alors, déposa un dernier baiser sur son front et se dirigea vers la porte.

    Enzo lança:

    - Tu veux la voir?

    - Non, mon amour. Je préfère garder le souvenir de notre fille quand elle l'était encore. Jilli doit grandir. Nous ne sommes plus ses parents, tu dois te faire à cette idée. Quand à son ami, c'est sûrement quelqu'un de très bien, elle ne serait pas heureuse avec un "pervers", ou alors ce n'était pas ma fille!

    - Tu as peut-être raison... dit-il pensif.

    - Au revoir.

    - Méliane! appela-t-il.

    - A bientôt...


    Elle franchit la porte et Enzo s'endormit, serein.



    XXV


    Ce matin-là, Jerk n'en pouvait plus. Il était enfermé dans cet enclos depuis deux semaines sans rien faire d'autre que tourner en rond.

    - Tu ne veux pas faire une petite partie de Tridim Pool pour t'occuper?

    - Tu veux rire, j'ai jamais vu un jeu aussi nul!

    Le Tridim Pool était un billard tridimensionnel, en apesanteur, cubique ou sphérique. On y jouait la plupart du temps sur une projection holographique depuis la fenêtre-écran parce que les vrais modèles étaient hors de prix. Les boules étaient légèrement poreuses et le fluide de jeu à visquosité variable en fonction de la température. Les meilleurs joueur tels que Odolphe Smith ou Réréfred Sinusith jouaient à une température de 100 Kelvin! Mais rares étaient ceux qui jouaient sous le zéro Celsius. La viscosité permettait les effets les plus surprenants mais incontrôlables pour les non spécialistes. Les boules étaient percutées par des impulsions électromagnétiques à travers les pariétales du tridim. Pour le reste, les règles étaient les même que son ancêtre plan. Le plus grand champio...

    - C'est bon, on est au courant!

    Comme tu voudras Sijerkom.

    - M'appelle pas comme ça!

    C'est moi qui choisis. Maintenant, tu dois dire "on sort" avec un point d'exclamation.

    - On sort! posa-t-il brutalement.

    - Où veux-tu aller?

    - Dehors! Cet endroit pue le renfermé!

    - Vas-y. Tu veux que je t'accompagne cette fois? demanda-t-elle étonnée.

    - Oui, je veux sortir de cet endroit, je veux aller en ville et on ne me laissera pas partir tout seul.

    Il la tira par le bras vers la sortie.

    - Il faut une autorisation, nous devons la demander au bureau avant.

    - Et en vas-y, qu'est-ce que tu attends? Ma permission?


    Bien entendu, Sophie s'en fut chercher l'autorisation et revint une heure plus tard avec un bon de sortie immédiate.

    *



    Les murs étaient très hauts et ils étaient tous deux trop fragiles pour s'aventurer à ce genre de cascade. Pépo et Jilli conclurent que le meilleur moyen de sortir du Mat était à la mise en route des surveillances automatiques, quand le garde finissait sa ronde, juste avant qu'il s'endorme, quelque part vers 3 heures du matin. Entre le moment où il entrait dans la guérite et celui où il enclenchait les alarmes nocturnes, il y avait deux ou trois minutes, peut-être moins, qui leur permettrait de se faufiler par la Lisière. Le coup était risqué, pratiquemment sans espoir, mais s'ils se faisaient prendre, au moins seraient-ils en sécurité dans leurs cellules.

    Le soir venu, un peu avant l'heure du couvre-feu, Pépo ouvrit la porte de sa résidence, se précipita sur la porte de sa chambre, ouvrit, la claqua aussitôt et ressortit avant que la première ne soit refermée... Enfin, avec un petit coup de main de Jilli qui tenait la porte. Ils étaient "chez eux", pour tous les capteurs superficiels. Le personnel du Mat ne serait alerté que le lendemain matin de l'absence de mouvement dans la chambre 3 du 4H, ce qui leur laissait environ 27 heures d'avance.

    Officieusement, ils commençaient à avoir froid dans la nuit noire du parc, blottis l'un contre l'autre au plus lointain détour du chemin. Si proches l'un de l'autre qu'ils respiraient leurs odeurs respectives. Au creux de l'épaule de Pépo, Jilli écoutait battre ce coeur, bercée par les battements sourds et etouffés. Pépo quant à lui, plongeait le nez dans la chevelure neige de Jilli. Il avait appris à connaître son odeur et acceptait maintenant sa signification. Quand cette odeur emplissait à ce point ses narines, c'est qu'ils allaient s'aimer.

    Sans rien comprendre de ce qui leur arrivaient, ils se lovèrent l'un autour de l'autre et dans cette position insolite, eurent un coït labyrinthique à travers la pâte.


    Deux heures approchaient. Ils s'étaient assoupis enlacés et la fraîcheur de la nuit les avait peu à peu invités au frissons. Il fallait se mettre en route.


    La guérite n'offrait qu'une seule porte à sa droite, du même côté que la sortie vers la WT, le garde passerait forcément par là. Donnant sur le parc, une grande baie vitrée qui débuttait à hauteur des hanches, idem de l'autre côté. Ils se cachèrent derrière la partie gauche du poste et attendirent le retour du garde. Il arriva peu de temps après de son pas résigné. Ils ne virent pas que son regard était trop absorbé pour remarquer quoi que ce soit, ils voyaient tout à travers la paranoïa du fugitif, et mirent la réussite sur le dos de leur discrétion. Il fallait agir vite. Le garde entra, alluma la lumière, Pépo et Jilli rampèrent jusqu'à la porte, il la referma, passèrent devant, s'assit, sortirent du Mat toujours accroupis, alluma les surveillances nocturnes: une ribambelle de lasers occupa tout l'espace entre la guérite et le mur d'enceinte, plus question de faire marche arrière!

    Quelques minutes plus tard, la lumière s'éteignit. Ils attendirent un peu pour être sûrs et s'éloignèrent de la Lisière. En se relevant, Pépo avait retenu un gémissement que ses articulations avaient déclenchée, mais ils poursuivirent sans état d'âme.

    Ils étaient maintenant confrontés à leur liberté de hors-la-loi: ils ne pourraient aller nulle part sans signaler leur présence.

    *



    Le taxi de Jerk et Sophie filait aussi vite que le permettait la loi sur les taxi, soit exactement la même vitesse qu'un autre taxi, quand arrêtés au croisement de deux axes, il fut assailli par un vieil homme en sueur et une jeune fille fatiguée. Jerk même sursauta devant la soudaineté de l'assaut. Pourtant leurs visages n'étaient pas menaçants, implorants plutôt. Sans qu'il ne dise rien, Sophie fit ouvrir la porte et le taxi repartit, chargé de 4 personnes.



    - Merci, dirent les deux essouflés.

    - Vous êtes qui? lança Jerk un peu dédaigneux.

    - Jeff et ... Jess, mentit Jilli avant que Pépo ne puisse dire quoi que ce soit.

    - Qu'est-ce que vous foutez là?

    Lui avait l'air orgueilleux mais son amie semblait prête à entendre.

    - Autant vous le dire franchement. Ces derniers jours, j'ai reçu des menaces à l'intérieur même du Mat 4 et nous avons pensé qu'il valait mieux s'éloigner un peu le temps de l'enquête. Et manque de chance, le taxi est tombé en panne à peine deux kilomètres après être parti...

    - Et pourquoi vous êtes tous les deux si c'est toi qui a reçu des menaces?

    - C'est une jeune... infirmière à laquelle j'ai demandé de m'aider, je n'ai plus toute ma forme.

    - Vous avez l'air sincères, dit Sophie, nous allons vous aider, si on le peut encore...

    - Tu parles en mon nom maintenant!? coupa Jerk. Ne vous inquiétez pas, on va vous aider.


    - Où allez-vous s'enquit Jilli.

    - A ton avis!? rétorqua Jerk, à la plage!? Je ne peux aller qu'à un seul endroit avec elle...

    - Nous allons dans la rue des divertissements, mais vous ne pourrez pas entrer, vous n'êtes certainement pas autorisés... avança Sophie, doucement.

    - Bien vu mémé! ironisa Jerk.

    - Où peut-on aller pour se mettre à l'abri le temps de réfléchir? demanda Pépo.

    Jerk regarda Jilli et ce fut lui le premier qui proposa:

    - Dans l'enclos! Personne ne viendra vous chercher là-bas.

    - Ce qu'il appelle "l'enclos", c'est la Mature Town section 3 dans laquelle je l'héberge en ce moment, dit Sophie, mais c'est la même chose, vous ne pourrez pas entrer si vous n'êtes pas sur les fichiers...

    - On ne devrait pas y être avant demain 6 heures, on pourrait entrer pendant les heures de visite? proposa Pépo.

    - Et demain à 6h05, on est tous en surveillance intensive. Pas mal, mon vieux! persiffla Jerk, les yeux au ciel.

    Pépo serra les dents. Il était exténué. Ils avient marché toute la nuit sans s'arrêter et son esprit était un peu confus. Se savoir à la merci de ce morveux l'irritait de plus en plus.

    - C'est vrai, dit-il simplement.

    Jerk lorgnait toujours sur Jilli, il la toisait de haut en bas. Soit il oublia d'être discret, soit il s'en moquait éperdument, Sophie s'en aperçut. Etrangement, elle fut soudain jalouse de cette petite nouvelle que son Jerk convoitait. Jilli, de son côté, détourna les yeux et regarda ostensiblement Pépo qui la couvrit d'un regard protecteur. Sophie et Jilli toussèrent pour débloquer la situation ce qui fit se toiser les yeux dans les yeux Jilli étonnée, Sophie désapointée, Pépo qui semblait dire "n'y pense même pas" et Jerk "dégage papy".

    Le taxi s'arrêta, mettant un terme à ces joutes visuelles.

    - Bon, qu'est-ce qu'on fait? demanda Sophie.

    - Il est 9 heures, il vous faut trois heures pour rejoindre la sortie. Chacun va chercher une solution de son côté et on se retrouve à midi là-bas, orchestra Pépo, mais on compte beaucoup sur vous parce qu'à part marcher, on n'aura pas le temps de faire autre chose.

    - Bien. A plus tard. A plus tard Jeff. A plus tard Jess, dit Jerk avec un clin d'oeil salace.

    - Nous ferons notre possible, à tout à l'heure, renchérit Sophie.


    Jilli et Pépo les regardèrent s'engouffrer entre les deux rangées de boutiques mouvantes et partirent d'un bon pas le long de l'une d'elle à l'extérieur. Tout était aller vite, trop vite, mais Pépo savait très bien que quand on est enfermé au Mat, on espère presque les cas comme celui-ci, même s'ils sont totalement inespérés. Cette opportunité leur avait donné des ailes pour quelques temps mais la fatigue les rattrappa bientôt. Ils arpentaient les ruelles "réservées" aux services d'entretien, désertes et métalliques. Rien dans le bordel des poutres et des vieux rouages entreposés à même le sol ne leur laissait croire qu'il arriveraient à temps. Tout était identique du même abandon. Leurs pas devinrent résignés et réguliers seulement ordonnés par un élan systématique, brûlant un à un leurs appétits et leur volonté. Aussi arrivèrent-ils vidés après 2h40 d'un trajet silencieux. Ils ne ressentirent presque aucune joie malgré leur réussite, mais se manifestèrent tout de même leur soulagement d'une simple pression de la main, sans se regarder.


    Jerk et Sophie arrivaient à quelque centaines de mètres, de l'autre côté des bornes de contrôle, le sourire aux lèvres.

    Jerk se jeta sur les bornes mais la sortie fut refusée. Ils avaient près de 10 minutes pour se parler à travers les douanes électroniques.

    - Dis-leur! ordonna Sijerkom..

    Et Sophie se mit à expliquer leur trouvaille.

    - Voilà... Je me suis souvenue que quelque chose m'avait fait beaucoup rire quand j'étais petite. J'avais 10 ans quand ils ont installé le premier réseau digital et l'industriel avait annoncer avoir entrer dans la base de données les personnes existantes qui s'en serviraient. Le clonage était à la mode alors il a cru amusant de rajouter les personnalités et les stars décédées, au cas où. Mais le clonage fut abandonné et la blague avec, je n'en ai plus jamais entendu parler. Il se félicitait de savoir que le clone de Charlemagne et Lucie pourraient jouir de cette technologie. Pour prolonger la farce, il avait rajouter toutes les mascottes de football et un tas d'autres personnages fictifs. Avec mes amies, nous avons beaucoup ri en pensant que Sonic le hérisson aurait pu se balader tranquillement dans la rue et être autoriser à entrer partout! Alors...

    - On vous a trouvé des doigts! coupa Jerk. A la boutique de farces et attrapes...

    Les bornes acceptèrent enfin leur sortie et tous les quatre se mirent en route.

    - ...le vendeur nous a assurer que c'était des "répliques exactes" des vrais... A partir de maintenant, vous êtes Bozo le Clown et Betty Boop. Vous devrez prendre les doigts à la main et ...

    Pour une fois, Jerk eut presque l'air coquin. On aurait dit que cette bonne blague lui redonnait ses 10 ans.

    - Ca marcherra jamais! lança Jilli les larmes aux yeux.

    - Ca va marcher, dirent Pépo et Sophie de conserve.

    Jerk quant à lui repris son air vengeur et intima à la troupe de le suivre dans le taxi qu'il venait d'arrêter.

    - Comment tu connais tout ça toi, demanda Pépo?

    - Elle m'a expliqué, dit-il renfrogné. Vous descendez là!


    Le taxi continua jusqu'à l'entrée du Mat 3 en laissant Pépo et Jilli une centaine de mètres derrière. Ils prirent le temps d'enfiler les faux doigts et furent pris d'un fou rire nerveux: c'était ridicule, mais il n'étaient pas nés pour la fuite et ils avaient assez vite perdu le sens des réalités. Ils allaient braver des années de progrès électronique avec des farces et attrapes... Il faudrait une sacré dose de sang-froid.


    Heureusement pour eux, entre 12 et 14h, beaucoup de citoyens venaient de la WT pour visiter leurs parents et grands-parents, le garde les regarda à peine.

    - Vous êtes?

    - Leclown, Bozo et Boop, Betty.

    Le scanner confirma.

    - Quel nom?

    Pépo lança un nom au hasard, grisé.

    - Géraldine Fantômette, 3T.

    - C'est bon, allez-y, vous avez deux heures. Au suivant.

    Pépo jubilait à l'idée que ce gardien ne savait rien sur rien et que non content d'être un nigaud, il ne connaissait pas même le nom des gens qu'il surveillait. Et puis il se rendit compte qu'il ne connaissait pas non plus le nom de son propre gardien. Depuis deux ou trois ans, il l'avait croisé sans jamais lui dire autre chose que son nom à lui.


    Jerk et Sophie les attendaient un peu plus loin.

    - Tu vois!? lança-t-il à Jilli.

    Et ils entrèrent dans la chambre plus étroite encore de Sophie.

    *



    - On va être à l'étroit!...

    - J'habitais ici il y a trois ans...

    - Moi, j'y habites depuis neuf ans. Bizarre qu'on ne...

    - ... il va falloir...

    - ... se soient...

    - ... s'organiser...

    - ... jamais croisés.

    - LA FERME!!


    Seule Jilli restait muette dans son coin, et ce n'était pas une image. Pour la première fois, Pépo parlait à une autre femme et elle ne savait pas comment réagir. Son premier réflexe fut de poser sa main sur son épaule affectueusement. Il n'y fit pas attention autant qu'elle aurait voulu, il lui sourit gentiment, et continua à parler. Sophie accentua la discussion sur les choses que la "petite" infirmière ne pouvait pas connaître et Jerk s'enflamma sur le fait qu'il valait mieux éviter les effusions tant que la situation n'était pas éclaircie.

    Sophie se sentait plutôt bien à évoquer des souvenirs avec Pépo, elle en oubliait un peu sa relation étrange avec Jerk qui ne faisait d'ailleurs plus du tout attention à elle. De temps à autres, il lui lançait un pic mais sans trop de convictions. Jilli regardait effrayée Pépo et Sophie, et Jerk regardait Jilli avec des yeux de braises.


    - Tout ça a dû vous épuiser, dit Jerk, mielleux. Vous devriez vous reposer...

    - Tu sais à nos âges, on se sent toujours fatigués, répondit Pépo. Si nous allions nous promener, voilà trois ans que je n'ai pas vu ce parc et ses pigeons. Qu'y a-t-il de nouveau?

    - Rien dit-elle en haussant les sourcils, désolée.

    - De toutes façons, il ne manquait rien! ironisa Pépo.

    - Je vous accompagne annonça Jerk péremptoire.

    Sophie et Pépo se regardaient, navrés.


    - Dis-moi, Ji... Jess, tu m'accompagnes? poursuivit Pépo sur le même ton enjoué.

    - Non, je suis fatiguée, je vais resté ici!

    Elle boudait de toute sa jeune jalousie.


    Les trois compagnons sortirent pour une promenade symbolique dans ce décors cent fois revu.


    - Jolie fille, cette Jesse, entama Jerk...

    - Où est-ce que tu veux en venir, dit Pépo, méfiant.

    - Elle le sait.

    - Et alors?

    - Ce que je veux dire, c'est qu'elle se sait jolie, elle sait l'effet qu'elle peut provoquer en jouant les ingénues...

    - Les quoi!? s'étonna Pépo.

    - Elle est caline etc, elle a l'air plus attachée à toi qu'une infirmière à son patient... Je ne serais pas étonné que ce soit elle qui t'ai demandé de partir.

    - ...

    - Tu n'as jamais vu personne poser les lettres, non? A son âge, on rêve d'aventure...

    - A son âge!? T'es aussi vieux qu'elle, arrête ça crétin!

    Il rejetait cette idée mais le doute s'insinuait, il la revoyait amoureuse et dévouée mais les suppositions de Jerk mettaient derrière le visage angélique un sourire manipulateur.

    - Elle est restée dormir, non? Je pense qu'il serait prudent de retourner la surveiller...

    - Tu as raison, dit Sophie.

    Elle était impressionnée par le tempérament de Jerk et bien que Pépo et elle s'entendent comme de vieux amis, elle ne pouvait oublier que Jerk tournait autour de la "gamine".

    - J'y vais, proposa-t-il.

    - On y va tous.

    - Inutile d'être tous les trois, j'essaierais d'en savoir un peu plus. En plus, vous semblez avoir des choses à vous dire... dit-il avec un sourire complice.

    - Merci...


    - Je ne sais pas vraiment quoi faire, Sophie.

    Cette femme douce retrouva en un instant ses instincts de rivale et s'engouffra dans la brèche offerte, peu importait pour l'instant celui qu'elle préférait:

    - Arrêtes le stage.

    - ...

    - Si les lettres te demandent de ne plus la toucher, tu n'as rien à craindre et si c'est elle qui les écrivait, et bien ce sera réglé.

    Sophie s'étonna de tant de calcul spontané de sa part...

    - Peut-être... J'ai peur de m'être laissé prendre à son charme. J'étais seul avec elle et ...

    - Chut...

    *



    Jerk entra dans la chambre et trouva Jilli sanglotant sur le lit.

    - Vas t'en, dit-elle, je te déteste et je déteste Sophie.

    - Jess, ils sont vieux, ils s'entendent sur la nostalgie, ce n'est pas pour toi. Tu es belle, magnifique même, tu devrais aimer quelqu'un qui peut te le rendre.

    A mesure qu'il parlait, il s'approchait de Jilli et s'allongea sur le lit. Jilli se retourna.

    - Ne me regardes pas pleurer!

    Il lui prit les épaules affectueusement et la coucha sur le dos.

    - Tu sais Jess, tu ne devrais pas pleurer comme ça, il y a beaucoup de choses que tu ne connais pas encore. S'il veut rester avec sa vieille, il ne sait pas ce qu'il manque...

    Il la prit entre ses bras, comme un grand frère.


    Jilli oublia qui il était et fondit en larmes.

    - Mais je l'aime, cria-t-elle.

    - Tu ne peux pas l'aimer puisque lui ne t'aimes pas vraiment...

    Elle fut frappée par la justesse de ses arguments et se reprit un peu.

    - Moi, je t'aime, dit-il, enfiévré par ses propres mots, ce qui éveilla mes soupçons de Jilli.

    Il glissa sa jambe entre les siennes et se vautra sur elle. Jilli gesticula tant qu'elle put mais elle était trop frêle et trop épuisée pour chasser le garçon. Jerk ouvrit alors un corridor entre ses jambes et se préparait à entrer en elle de force à travers la pâte.

    Elle hurlait de tous ses poumons et dans son impuissance, elle griffa de ses ongles de pied un nerf dans le mollet de Jerk. La douleur paralysante lui fit desserrer son étau et Jilli en profita pour s'en extraire.

    Elle était debout, essoufflée, et regardait Jerk apeurée. Lui avait retrouvé son visage arrogant et lui sourit de toutes ses dents arborant un air fou.


    Juste à ce moment, Sophie et Pépo entrèrent. Il se retourna rapidement et fit un clin d'oeil entendu...

    - Elle continue, murmura-t-il.

    - Il a essayé de faire l'amour avec moi, dit-elle paniquée, il faut qu'on s'en aille Pépo.

    - Oui, dit Pépo, il faut qu'on s'en aille.

    Jilli le rejoint et sortit la première. Pépo se retourna un bref instant pour lancer un dernier regard à ses "complices". Dès qu'il eut fermé la porte, Jerk s'approcha de Sophie et la gifla:

    - Pourquoi est-elle partie? Et c'était quoi ce regard qu'il a lancé avant de partir? Tu étais au courant?

    - On pensait qu'il valait mieux qu'ils s'en aillent, c'était risqué de les aider trop longtemps, dit-ellle en gémissant.

    - Encore cinq jours avec toi! Je vais devenir dingue! Espèce de vieille débile, tu pensais qu'il valait mieux qu'elle s'en aille? Pas pour moi en tous cas!

    Mêlant le geste à la parole, il la poussa sur le lit et sauta sur elle. Elle eut beau dire sa douleur, il répliqua par une trempe et "arrêtes de pleurnicher! Déjà bien contente que je reste là!".


    Bozo et Betty sortirent du Mat 3 et se perdirent dans la nature sans que personne ne s'en soucie. Jilli et Pépo étaient de nouveau dehors, livrés à eux-même. Elle tremblait encore de l'agression. Il essayait de la réconforter mais ses soupçons l'empêchaient d'être sincère. Il ne savait pas si elle mentait ou si Jerk avait vraiment fait ça.



    XXVI


    - Il faut que nous rentrions au Mat 4, Jilli.

    - Non! Que fais-tu de ces lettres que tu as reçues? L'auteur est peut-être à nos trousses!

    - Je sais, mais nous ne pourrons pas fuir éternellement, il faut rentrer et le signaler, c'est ce que nous avons de mieux à faire.

    - Comme tu voudras, Pépo, dit-elle avec un air de reproche.

    - Oui... Avec un peu de chance, nous pourrons expliquer tout cela au gardien du Mat et rentrer chez nous...


    La jeune fille s'était laissée prendre au piège de son plaisir et son assurance en avait fait une forme d'amour, rien d'extraordinaire. Peut-être était-ce son regard, sa douceur, sa beauté, qui troublait autant le tuteur pourtant aguerri. Peut-être lui aussi s'était-il laissé pendre au piège de son plaisir et son manque de nouveauté en avait-il fait une sorte d'amour... Ils étaient sorti de leur cocon et rien ne semblait plus aussi clair. Pépo ne comprenait plus ce qu'ils faisaient là, à jouer au hors-la-loi pour fuir des bouts de papier et suivre une filleule de 19 ans...

     

    Arrivés à la Lisière du Mat 4, Pépo hésita un instant et Jilli en profita pour lui envoyer un de ces regards irresistibles qui disaient "je t'en prie, mon amour, reste avec moi! Ils te tueront!". Mais le vieil homme repensait à la mise en garde de Jerk, elle sait qu'elle est irrésistible, et il s'en servit pour se présenter devant le garde du Mat 4 en la tirant par le bras.


    - Bonjour.

    - Qu'est-ce que vous faîtes de ce côté? s'étonna Lekiner.

    - Eh bien voilà... commença-t-il.

    - c'est étrange cette histoire, mentit le garde. Mais vous devez être fatigués, rentrez chez vous. Nous tirerons cette histoire au clair plus tard. Je dois informer ma hiérarchie, nous viendrons vous interroger plus tard.



    XXVII


    De son côté, Jerk avait été odieux. Sophie avait dû mentir au service médical, dire qu'elle était tombée. Bientôt, elle serait mise en observation et transferée au block pour les "gens comme elle", avec surveillance permanente et assistance intrusive. Mais elle n'avait pu se résoudre à dénoncer Jerk, parce que cela représentait un échec plus grand encore de s'être laissée utilisée par un filleul. Elle prenait aujourd'hui toute la mesure de ce qui s'était passé et en était consternée. Elle se sentait vieille, salie mais plus que tout humiliée.

    Le 21e jour arriva, tant bien que mal. Jerk retourna au Vblock pour la vérification de sa formation. Il retrouva sa chambre sans même un regard pour Sophie.

    Une fois rentrée chez elle après les mensonges nécessaires, elle s'assit sur son lit et se mit à pleurer.



    XXVIII


    Méliane Lekiner était revenue tous les jours et à force de retrouvailles, elle arriva un jour à la Lisière l'air confus et dit à son mari:

    - Je suis en retard.

    - Justement, j'allais partir à ta recherche, ironisa-t-il.

    - Non, ce n'est pas ça... dit-elle avec un sourire.

    - En retard!? Mais c'est...

    L'écran s'alluma.

    - ...merveilleux!

    - Qu'est-ce qui se passe encore Lekiner? Qu'est-ce qui est assez "merveilleux" pour vous distraire de votre poste?

    - Je vais être papa!

    - Attendez, je vérifie... oui, c'est vrai. Mais ce n'est pas une raison pour bâcler votre travail. Vous êtes trop émotif Lekiner, faîtes attention!

    - Oui monsieur, dit-il sobrement.

    - Où en est votre enquête-pigeon?

    - Je n'ai rien trouvé de mon côté mais j'ai entendu parler d'une enquête, deux fugitifs...

    - Oui. Probablement. Nous vous tiendrons au courant Lekiner.

    L'écran s'éteignit.

    - C'est merveilleux ma chérie! répéta-t-il sans bouger sur sa chaise.

    - Tu pourrais peut-être... trouver un autre travail et passer me voir de temps en temps?

    - Ah oui!?

    - Ma pâte est spéciale pour les femmes enceintes, très nourrissante, très douce... Tu me ferais une petite place sur ton siège?

    - Viens vite avant que je me lève! répondit-il avec fougue.

    Et pendant qu'il l'attirait à lui de toutes ses forces, ils continuèrent à discuter en haletant.



    XXIX


    Jilli était vexée qu'ils n'aient pas continué leur cavalcade, et elle le lui fit sentir assez fermement: elle ne l'approchait plus. De retour dans leur petite bulle, il n'y avait plus rien pour relativiser, et il se sentit coupable faisant tout ce qu'il pouvait pour se rattraper. Les leçons continuaient.

    - Tu sais, je n'aurais pas pu rester plus longtemps dans ces conditions, Jilli. J'ai quatre-vingt treize ans, tu sais! Pardonne-moi ma Jilli.

    Mais tout ce qu'il disait n'inspirait que le mépris de la jeune fille. Elle avait l'impression d'avoir été trahie par un lâche et ne lui pardonnait pas. Alors il abandonna... mais les leçons continuaient.

    "Ce n'est qu'une filleule, pourquoi est-ce que je me retrouve à pleurnicher pour ses beaux yeux?". Et à force de se convaincre, il retrouva confiance en lui, il savait qui il était, Pépo Chewy, grand amateur de femmes, membre émérite du Mat 4 et bénévole du programme de jumelage. Pépo Chewy avec un passage illogique, quelques jours étranges qui trouvaient difficilement leur place dans la continuité de sa vie...

    Conséquence, Jilli retrouva l'homme qu'elle aimait et retomba amoureuse de lui. Et comme elle retrouvait sa candeur, il céda à ses avances, s'en voulut, retrouva son calme, et profita de la fin de la formation pour s'oublier dans tous les perfectionnements, sans plus penser à rien d'autre...

    Et puis le 21e jour arriva. Il était épuisé.

    Le garde les attendait avec un taxi.


    Après les contrôles habituels et la restitution de Jilli Jane Lekiner à sa "grande soeur", les deux hommes remontèrent dans un taxi. La filleule pleurait à la fenêtre du Vblock. Quand le taxi démarra, ils purent lire sur ces lèvres un "je t'aime"... Enzo eut un petit pincement au coeur en pensant que ça ne s'adressait pas à lui, et Pépo se sentit mal à l'aise.

     

    Dans le taxi, les deux hommes étaient côte à côte.

    - C'est moi qui ai détruit un pigeon l'autre soir, commença Pépo.

    - Je sais, monsieur Chewasky.

    - ...

    - Vous avez l'air de vous être attaché à cette jeune fille, poursuivit-il.

    - Je ne sais pas, je me sens un peu confus.

    - C'est un rôle étrange que vous avez là!

    - Un peu... Et cette Jilli est si troublante... Je crois que je me suis oublié dans son amour naïf.

    - Elle s'en remettra, je pense. Et vous aussi...

    - J'espère que vous avez raison.

    - Qu'en est-il des messages sous ma porte, est-ce que l'enquête avance? demanda soudain Pépo.

    - Pour cette histoire de pigeon, vous n'avez rien à craindre, répondit Enzo. Marcher avec des grandes chaussures, ce ne doit pas être évident, surtout pour un clown en fuite... Elle n'aimerait pas vous savoir en observation je crois...

    Pépo ne comprenait pas vraiment, mais quelque chose le travaillait depuis le début de leur conversation. Il y avait dans le regard du garde quelque chose de familier.

    - Voilà bientôt quatre ans que nous nous croisons et je ne vous ai jamais demandé votre nom? osa Pépo.

    - Enzo. Enzo Lekiner.



    XXX


    Pépo et Enzo étaient devenus sinon amis, un cordial figurant l'un pour l'autre et discutaient parfois. Pépo avait appris par Lekiner que suite à sa formation, Sophie avait demandé à être euthanasiée, et que les raisons invoquées dans le formulaire de demande avaient abouties directement à la castration de Sijerkom Alister J., devenu finalement conseiller en affaire par un biais assez ambigü. Deux semaines à peine après sa sortie du Vblock, Jilli Jane était tombée amoureuse d'un certain Phénéal, en phase terminale de cancer affectif.

    Le jour de ses cent ans, Pépo se retira du programme de jumelage et consacra tout son temps à Zénolène.

    Bozo Leclown et Betty Boop n'ont jamais été retrouvés...


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  • Voilà, nous y sommes. Arshet Pletan est certainement le "livre" le plus personnel des quatre. C'est un roman, certes, mais c'est un journal, une progression, tant au niveau de la trame que du style du narrateur. La version avec photos est dispo sur demande. Bonne lecture. En plus il y a plein de trucs d'actualité dedans!!!

    Par contre, je pense le réécrire un peu plus tard. Ceux qui ont déjà lu un peu le reste ont du le voir, je suis un peu trop  dilettante pour écrire quelque chose de vraiment abouti, il reste des fautes d'orthographe, quelques erreurs syntaxiques, et j'ai peur qu'à certains moments on ne sente pas le plaisir de développer chaque phrase, ce genre de choses.

    Bonne lecture!

    Salut m'sieur-dames!

    Nico


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    Arshet Pletan

    Dernier Journal d'un espion...


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