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WillbeeN

Ricardo Fiftioane

Le chercheur ou la liberté des élites abstruses | 22 janvier 2008

 

Le Chercheur

ou La Liberté des Elites Abstruses


- Tout le monde compte sur vous professeur, vous devez réussir!

- Pourquoi diable est-ce que ça ne marche pas? hurla-t-il. Voilà un an que je m'échine à prendre en compte tous les paramètres et malgré mes précautions, l'échec se répète encore et toujours!!

- Avez-vous vérifié le confinement? proposa son assistante.

- Bien entendu "Madame Einstein", tout est pesé, dosé, mesuré, les taux, les cotes, les températures, les coefficients et les concentrations!

- Euh... J'ai bien réfléchi et je me suis dit qu'en milieu clos...

- Quoi!? cracha-t-il l'air mauvais.

- Oh, très bien. Je n'insisterai pas. Je voulais seulement vous aider, se vexa-t-elle.

- Le chercheur, c'est moi! Si vous voulez m'aider, fermez-la, empotée!

- D'accord, gémit la petite demoiselle rouge de colère contenue.

Et elle abaissa le couvercle de la cuve expérimentale.

- Mais qui est-ce qui m'a fichu une idiote pareille?

- VOUS M'AVEZ DIT DE LA FERMER! cria-t-elle incertaine.

- Pas l'expérience, votre intarissable... Ah, laissez tomber! ET PAS VOTRE EPROUVETTE!

- Inutile de s'énerver, professeur, dit-elle.

- Vous êtes payée pour assister, pas pour insister! Je n'ai...

- Regardez...

- ... pas besoin que vous veniez cuver votre bêtise dans mon laboratoire...

- Regardez professeur...

- ... j'en ai plein les flasques à gamètes de votre incompétence!

- Professeur!

- QUOI!?

- Regardez la réaction!

- QUOI LA REACTION?

- Ca fonctionne!

- Bien entendu, "ça fonctionne", vous attendez une médaille?

- Mais...

- "Mais", singea-t-il, si je veux obtenir des résultats, je fais ce qu'il faut, mademoiselle. J'aurais pu tenir encore deux ans avec ces recherches!

Publié par willbeen à 15:10:35 dans Les B. C. I. | Commentaires (0) |

Les extras-terrestres seront nos maîtres ou ne seront pas! | 22 janvier 2008

 

Les Extra-Terrestres Seront Nos Maîtres Ou Ne Seront Pas...


- Alors professeur, vous êtes spécialiste en prospective inter-globale, n'est-ce pas?

- C'est exact ma chère Erine.

- Mais ce que se demandent sûrement nos téléspectateurs, c'est "qu'est-ce que la prospective inter-globale?".

- Comme son nom l'indique, la prospective inter-globale est l'étude prévisionnelle des interactions spatio-temporelles entre notre civilisation et une hypothétique civilisation extra-terrestre. Pour faire simple, nous travaillons sur l'éventualité d'une "rencontre du troisième type".

- En somme, si les extra-terrestres venaient à nous rendre une petite visite, c'est à vous que nous ferions appel? Vous seriez leur interlocuteur?

- Et bien pas exactement. Les débuts de la prospective étaient marqués par une euphorie post-guerre mondiale assez prononcée, les sentiments étaient à la fraternité et à la reconstruction. Aujourd'hui, il semble que nous voyions un peu plus clair. La discipline s'est émancipée, s'est définie, nous travaillons en collaboration avec un a-philosophe, un cognitologue et un socio-biologiste.

- Tout cela peut paraître très technique à tous nos téléspectateurs, pouvez vous expliquer un peu le rôle de chacun de ces intervenants?

- Les a-philosophes, ou philosophes alpha, s'inscrivent dans le courant libre de la philosophie, ils tentent une appréhension du système-monde sans gnose ni éthique. Ensuite, les cognitologues sont des spécialistes de la cognition, leur sujet de recherche serait en quelque sorte le rapport de l'Homme à sa propre compréhension. Enfin, le socio-biologistes étudient la structuration des organismes quels qu'ils soient, des sociétés modernes aux molécules. Les innovations du philosophe alpha sont intégrées à des schèmes logiques d'innovations par le cognitologue, le socio-biologiste étudient la structure du groupe de prospective pour nuancer la portée du cognitologue et le philosophe alpha intègre les deux autres dans un système cohérent, chacun devant lui-même s'intégrer à ses propres conclusions. Ainsi, la portée de chacun est affaiblie et relativisée par la discipline des deux autres. Leur confort est assuré par le gouvernement pour ne leur laisser aucune préoccupation concrète. Ce sont tous les trois d'éminents spécialistes de leur discipline et leur orgueil est mis à mal par les deux autres. Ils ne peuvent faire de synthèse de leurs travaux sans un médiateur, c'est la seule façon d'obtenir des résultats qui ne soient teintés d'aucune ambition autre que théorique et logique.

- Et vous semblez être ce médiateur?

- En effet.

- Mais alors, pouvez-vous nous dire quels sont les résultats actuels de votre "trio expérimental"?

- Sachez que ça n'a rien d'expérimental! Mais pour répondre à votre question, je dirai que les extra-terrestres seront nos maîtres ou ne seront pas...

- Pardon!?

- Si jamais ce que nous appelons OVNI venait à se poser sur Terre, l'issue serait nécessairement l'asservissement de l'espèce humaine.

- Ne pourraient-ils pas être infiniment plus sages et pacifiques?

- Non.

- Expliquez-vous, professeur, s'il vous plaît.

- Eh bien, si nous partons d'un point de vue strictement évolutif, des extra-terrestres qui seraient une évolution de notre propre espèce, ce qui est statistiquement impossible, en viendraient tout simplement à nous utiliser comme nous utilisons les espèces dites "inférieures" sans que nous puissions communiquer avec eux. Une espèce supérieure n'aurait que faire de nous si ce n'est pour nous étudier, nous consommer, nous utiliser, voire nous apprivoiser.

- Et dans un autre cas?

- Nous avons étudié la possibilité que ces extra-terrestres soient pacifiques et doués d'une intelligence telle qu'elle permette la stabilité de leur écosystème.

- Eux aussi feraient de nous des esclaves?

- Non.

- Alors pourquoi votre prophétie alarmante?

- Madame, nous ne faisons ni prophétie, ni divination. Ce pourquoi les extra-terrestres seraient forcément nos maîtres est simple : une civilisation équilibrée et pacifique n'aurait aucun besoin de voyager dans l'espace et n'arriverait donc certainement jamais sur notre planète. Pour vous éviter d'autres idioties, je continuerai seul les explications. Il se peut toutefois que d'autres formes de vies voyagent à travers les mondes, pourtant il n'est absolument pas certain pour ne pas dire totalement improbable que nous comprenions leur intelligence. Les seules intelligences découvertes jusqu'alors ne l'ont été que par analogie, si une forme d'intelligence différente existait, nous passerions à côté sans même en avoir conscience, et peut-être même vivons nous déjà avec elle depuis des milliers d'années.

- Vous voulez parler des femmes?

- Pardon!?

- C'est juste un peu d'humour pour réveiller l'audimat. Excusez-moi, professeur, continuez. Qu'entendez-vous par "intelligence par analogie"?

- Je veux dire qu'une espèce est définie comme intelligente par rapport à des critères reconnus par l'Homme chez l'Homme.

- Ce n'est pas très optimiste!

- C'est une vision sans gnose ni éthique, remise en question par le cadre cognitif du philosophe alpha défini par le cognitologue et réintégré dans l'organisation logique de leurs interactions par le socio-biologiste. Enfin, la dernière possibilité serait qu'une espèce bien intentionnée prenne contact avec notre civilisation, que son langage et sa logique soient intelligibles et qui soit pleine de conseils et de sagesse.

- Vous voyez bien! Et alors, avec eux, quoi?

- La sagesse et les conseils, tout le monde s'en fout. On l'invoque pour accréditer son opinion, mais quand elle est là, on la vire à grands coups de pieds dans le cul. Ces extra-terrestres ne sauraient pas à quoi ils s'attaquent : je leur souhaite bonne chance! La paix, l'égalité, on n'en veut pas, on est tous trop paresseux ou trop égoïstes pour en avoir quelque chose à faire! Personne ne fait d'effort désintéressé. On ne veut qu'une paix par la victoire. En fait, ce qu'on veut, c'est la suprématie incontestée, à tous les niveaux. S'il n' y a pas de pouvoir supérieur pour nous arbitrer -un chef de famille, un maire, un président, un président de confédération, etc.- c'est le retour à la lutte sauvage, il suffit de lâcher un peu la bride pour s'en rendre compte. Dans le cas qui nous préoccupe, à savoir la rencontre avec une intelligence extra-terrestre "compatible", cela implique une espèce encore supérieure pour arbitrer nos relations, et donc qu'ils soient nos maîtres comme ceux de l'espèce pacifique en question et comme il y a peu de chance que ces "maîtres" se présentent de concert et conserve avec l'espèce pacifique, nous sommes donc arrivés à la conclusion que soit une guerre dévoilera la puissance de feu indissociable du progrès technique qui leur permet le voyage interstellaire, soit ils seront poliment reconduits à la porte du monde comme des témoins de Jéhovah.

- Et bien, merci professeur pour votre intervention.

- Mais ce fut un plaisir, ma chère. La science doit être partagée.

- Je pense que nos téléspectateurs sont à la fois surpris et curieux de cette discipline que vous nous avez fait découvrir. Vos réactions au 555-6789 (33c/mn). La semaine prochaine, nous recevrons le docteur Rudolf Monomine, éminent procto-laryngologue pour notre sujet sur "une haleine de merde".

Publié par willbeen à 15:09:55 dans Les B. C. I. | Commentaires (0) |

On dîne | 22 janvier 2008

 

On Dîne


- Et ta bicoque, elle en est où?

- M'en parle pas, c'en est toujours au même point. Les mecs ont pas l'air de vouloir s'activer.

- De toute façon dans le bâtiment, on est pas pressé, hein Dédé!?

- En attendant, c'est pas avec tes dix-huit heures par semaine qu'on fait pousser les baraques.

- Et tout le boulot à côté!

- Ecoutez-le l'insurgé du Bounty, quel boulot à côté? Les fautes d'orthographe d'un gamin de dix ans, ça doit prendre du temps, non? Eh les gars, si on se cotisait pour lui offrir une semaine de vacances!!

- Une semaine!? Mais il lui restera plus rien pour bosser!

- Allez, ça va, arrêtez de le charrier. Tiens d'ailleurs, Charrier, t'en est où toi?

- Je fais de la promo marketing pour une boîte connue.

- Tu nous la joues énigmatique?

- Non, en fait, c'est juste ce qu'on nous dit de dire quand la boîte est pas connue, ça augmente le prestige. Je vends des sous-bocks pour une bière d'abbaye dégueu.

- Comment t'en est arrivé là? T'avais pas essayé de commercialiser ton invention à la noix?

- Ben si, mais justement, ça s'est vu qu'elle était nulle ou c'était peut-être trop avant-gardiste...

- Remarque, y a toujours des clients pour ce genre de gadget. Et puis c'est pas si bête!

- C'est pour eux que j'essayais d'inventer des trucs à l'époque, tous ces gens qui changent d'adresse dès que la précédente est pleine de foutoir. Mais les industriels sont un peu trop timorés, c'est la crise...

- Messieurs, le mot est lancé! C'est la crise! Et c'est sûrement pour ça qu'on voit pas tes côtes, gros lard?

- Toujours aussi délicat, Gilles.

- Dis la chochotte, tu vas pas me faire croire que t'es à plaindre!?

- Pas moi en particulier...

- C'est vrai qu'il ne faut pas oublier ceux qui souffrent...

- Tiens, y se réveille l'abbé Pierre, paix à son âme!

- En l'honneur de tous ceux qui souffrent, je savoure ce moment de retrouvailles et d'opulence. Messieurs, à la vôtre!

- Tchin!

- Santé!

- Tchin!


II


- Qu'est-ce qu'il fout le cuistot? Ca fait vingt minutes qu'on a commandé! J'ai envie de le bouffer ce carpaccio de saumon!

- Peut-être qu'il est en train de le pêcher...

- Si faut attendre la marée basse, on est pas rendu!

- Surtout que tu t'y connais en marée, non?

- Je me demandais quand ça reviendrait dans la conversation. C'est joliment amené, chapeau mon grand.

- Je disais pas ça pour te gêner. Mais visiblement c'est toujours pas passé. Désolé, vieux.

- C'est pas grave. Chacun son histoire.

- Oh lala! Du calme les gars! Toi, mollo sur les allusions, et toi tu nous la joues pas taciturne, on est là pour se marrer, les soirées lamentations, c'est pour les autres!

- T'as raison. Qu'est-ce qu'on boit?

- Enfin une parole sensée!

- Un autre apéro? Toi? Charrier? Dédé?

- Ok.

- Ok!

- C'est parti!

- PATRON! Quatre pastis bien tassés avec des glaçons et des cacahuètes!

- Et les entrées, si c'est possible!?

- Un petit souci avec les bouchées à l'agneau, mais tout arrive dans deux minutes.



III


- Elles sont longues ses minutes. Y a un incendie dans sa cuisine ou quoi?

- Il va falloir redemander du pain, à force de picorer, la panière est vide.

- A ce train-là, on aurait mieux fait de se trouver une boulangerie!

- C'est peut-être une technique pour mettre moins à bouffer dans les assiettes, t'attends que les gens soient pleins de mie, ils picolent un peu et quand ils sont bien gonflés, tu leur apportes un escargot super bien cuisiné et ils se barrent tout contents.

- Géniale ton idée! On devrait lui suggérer.

- Messieurs, voilà nos entrées!

- Une bouchée à l'agneau?

- Pour moi!

- Un carpaccio de saumon?

- Ici!

- Une langue en gelée?

- Berk...

- C'est pour moi, s'il vous plaît.

- Et une salade verte, pour Monsieur. Le vin arrive.


- C'est tiède son truc.

- C'est peut-être comme ça qu'il le prépare?

- Ou alors son problème, c'est qu'il savait plus où il avait mis son four!

- Hahaha.

- Ca doit être ça, haha.

- J'ai pas compris.

- C'est rien, on t'expliquera quand tu seras plus grand.

- J'en ai marre de rien comprendre à vos blagues!

- Bon, tu veux être lourd, ok. Pour faire cuire ses trucs, il a besoin du four, ok?

- Ok.

- Il met ses trucs à cuire et il va faire autre chose, mais comme les bouchées de notre cher collègue ici présent sont tièdes, c'est peut-être qu'il a perdu le four.

- Mais à ce moment-là, elles auraient brûlé!?

- Quoi?

- Si il oublie sa bouffe dans le four, ça brûle, non?

- ...

- Pour le coup, il a raison.

- C'est vrai, ça. Pourquoi on a rigolé, c'était nase ta blague.

- Parce qu'on est content de se voir, c'est l'intention qui compte, sinon on se marrait jamais. Vous êtes lourds les mecs. Et toi arrête de réfléchir un peu.

- Ca va pas me retomber dessus quand même!?

- Pleure-pas! C'est pas grave, c'est toi l'intello, on peut pas t'en vouloir d'être un peu lourd.

- Je pense que ce serait le moment pour un bon verre de vin.

- Quel vin?

- Celui qu'on aurait dû avoir pour l'entrée!

- Et qu'on a pas eu!

- Peut-être qu'il a perdu sa cave.

- Comment veux-tu qu'il... Ah, d'accord, comique de répétition! Bien, bien, et moi comme une âne je fonce. Tu vois quand tu veux!

- Bon là évidement c'est pas drôle parce que tu répètes quelque chose de nul, mais sinon c'est comme ça que ça marche...

- PATRON! LE VIN! Ca devient un peu chiant quand même.

- Ca vient, ça vient.

- On a fini les entrées depuis dix minutes, ça commence à faire un peu long.

- Désolé, j'ai beaucoup de monde ce soir, et mon commis n'est pas venu.

- Mouais... Fallait pas accepter tout le monde alors! On pourrait avoir la suite quand même? Oubliez le rouge, apportez le blanc pour les poissons, s'il vous plaît.

- D'accord Monsieur.

IV


- Je sais même plus ce que j'ai commandé.

- Ca va à la vitesse des plaques tectoniques ici. On aurait dû inviter Pierre.

- J'ai oublié ce que je voulais vous dire. Il m'a perturbé l'autre avec ses prétextes.

- Tu nous parlais de ta femme.

- Me chauffe pas!

- Quand est-ce que tu nous la présentes?

- Bientôt.

- Regardez-le qui rougit comme une pivoine.

- ...

- ...

- On trinque?

- A quoi?

- A la paix dans le monde!

- Trop ringard. Non, on pourrait trinquer à l'ouverture de la chasse!

- Pourquoi, tu débloques?

- Parce que si tous les restos font comme celui-là, on va bientôt avoir une invasion générale de tout ce qu'on aurait dû bouffer.

- Ou alors, on pourrait boire au jour où tu arrêteras de dire des conneries?

- Ca me va!

- Moi aussi.

- Alors "à la paix dans le monde"!

- Amen!



V


- On pourra pas tout rattraper avec des verres dans le nez, elle est où la bouffe?

- Y commence à me les chauffer ce cuistot de mes deux! Ca fait une heure et demi qu'on poireaute...

- J'ai les crocs, putain!

-...



VI


- ...

- Si il est pas là dans cinq minutes, je me barre!

- Calme-toi, s'il met longtemps, c'est qu'il doit en baver.

- Messieurs, vos plats arrivent.

- C'est pas trop tôt!

- Je sais que vous avez attendu longtemps, pour me faire pardonner, j'offre le vin.

- Quel vin?

- Oh, pardon, je vous l'apporte tout de suite.

- Y va encore s'enfermer dans sa cuisine pendant deux heures, j'commence à voir clair dans son jeu. Il doit regarder discrètement derrière la porte et quand on craque, il vient nous dire que ça arrive. Je crois qu'il y a pas plus de truite aux trois poivres que de cheveux sur la tête de Monsieur Propre.

- Tiens le revoilà, celui-là!?

- ...

- ...

- ...

- A part ça, ça va?

- Mon gamin fait des trucs pas mal à l'école. Il est doué le petit.

- Remarque, il a papa derrière quand il comprend pas.

- Non, non j'te jure, il se débrouille tout seul!

- ...

- ...

- Et Marie?

- Elle s'est acheté une nouvelle robe, elle est vraiment sexy dedans...

- Elle est belle ta femme. On se demande pourquoi elle t'a choisi, d'ailleurs.

- Tu l'as déjà faite celle-là...

- ...

- ...

- Messieurs, truite aux deux poivres?

- C'était pas trois poivres?

- Je n'avais plus de poivre noir...

- C'est bon, donnez.

- Filet de bœuf paysan?

- Là.

- Daurade en maillot?

- C'est pour lui.

- Et rognons de raie, pour Monsieur.

- C'est vraiment des rognons de raie?

- Non, ce sont en fait des petits pâtés de raie à l'olive noire. Mais je les ai arrangés pour qu'ils ressemblent à des rognons.

- D'accord.

- ...

- ...

- Bon appétit, Messieurs.



VI


- C'est froid.

- Moi aussi.

- Dommage, c'était bon.

- Et le vin?

- Il a encore oublié.

- C'est des belles retrouvailles! Merci l'Auberge du Pont!

- On se voit une fois tous les ans, et on se retrouve chez ce peigne-cul!

- Combien de temps pour avoir les desserts à votre avis?

- Je dirais une bonne heure.

- ...

- ...

- ...

- Inutile de lui rappeler pour le vin?

- Laisse tomber.

- ...

- ...

- Faut que j'aille faire un tour, j'en ai marre.

- Reviens, ça va venir.

- Non, j'te jure, j'en ai marre d'être assis là.

- Je voulais commander une glace, étant donné qu'il réussit pas mal les trucs froids mais si ça se trouve elle sera fondue.

- Oublie-nous avec tes vannes, tu veux?

- Je disais ça pour détendre l'atmosphère...

- Ca marche pas, désolé, vieux.

- J'aime pas trop le ton que tu prends!

- Oh oh, du calme vous deux.

- T'es toujours entre deux feux, tu voudrais pas te positionner un jour, ça te ferait du bien.

- J'aime pas quand mes potes se disputent, c'est un problème.

- Non, bien sûr que non, c'est jamais un problème!

- Qu'est-ce que tu veux dire?

- Allez, lâche-le un peu!

- Non, non, je veux savoir!

- Il y a peut-être des terrains à éviter...

- C'est toi qui t'y colles maintenant?

- Qu'est-ce que tu entends par "c'est jamais un problème"?

- Perdre ton boulot, c'était pas un problème...

- Et puis?

- Et puis ton découvert c'était pas un problème et ta femme qui...

- Quoi ma femme!?

- Tu devrais t'en occuper un peu plus...

- Continue...

- Rien. Je dis juste qu'à force de t'en foutre, tout te passe sous le nez...

- QUOI!?

- C'est pas moi qui suis allé la chercher.

- Vous êtes bourrés, vous dîtes n'importe quoi. On va commander les desserts.

- Les quoi?

- On est au resto, je vous le rappelle.

- Un resto pareil, merci. On aurait mieux fait de se taper un fast-food. Peut-être que deux heures par an, c'est déjà trop pour rester cool.

- Ta gueule. Tu te sentais trop coupable de pas la baiser!?

- J'ai fait ce que t'aurais dû faire.

- Je crois que je vais te...

- STOP! Temps mort. Rassieds-toi!

- Salut les gars, alors, dessert?... Oulà! Ca m'a l'air tendu comme ambiance! Le crumble est trop cuit?

- Non, c'est seulement ton cousin qui nous expliquait comment il baise ma femme...

- Ah... Bon, ben, tu es au courant maintenant.

- Tout le monde était au courant?

- Non, moi je savais pas.

- Toi, tu sais jamais rien.

- C'est pas le moment de s'en prendre à lui. Merci pour cette soirée. Ca fait plaisir de voir qu'on peut compter sur ses amis. Allez vous faire foutre! Allez tous vous faire foutre! Et vous et votre resto, vous aurez de mes nouvelles!

- Tu le savais et tu m'as rien dit!

- Pour que tu lui répètes?

- Mais putain, pourquoi t'as fait ça?

- J'ai merdé, je sais, mais sa femme, j'te jure, elle est magnifique. Elle était là, elle pleurait, et je venais de me faire larguer par Julie, j'ai joué les protecteurs et on s'est laissé avoir.

- Alors pourquoi tu lui as dit comme ça!?

- Parce qu'il me cassait les couilles à toujours essayer d'arrondir les angles.

- C'était pas une raison. Si il y a bien un truc qu'on peut pas lui reprocher, c'est ça!

- Bonjour l'ambiance... C'est ce resto... J'ai eu l'impression d'être pris en otage par son carpaccio!

- On n'aurait du se barrer à la première impatience, comme dans le temps. Ca c'était responsable!

- Aujourd'hui, on est tellement attaché à cette putain de bienséance qu'on s'est laissé noyer par de la bouffe, qu'est-ce qui cloche chez nous?

- On est vraiment devenus cons alors!?...

- Tu crois qu'il va m'en vouloir longtemps?

- Il te rayera pas de sa vie pour un coup de bite, il vous aime trop tous les deux. Vas-y doucement, mais insiste un peu, il te mettra une bonne droite et puis vous irez boire un verre. Il est pas rancunier...

- Tu crois?

- Qu'est-ce que tu perds à essayer?

- Ouais, t'as raison. Mais qu'est-ce qu'on fout encore là!? Allez, messieurs, dehors, en courant parce que j'ai peur que la note ne soit pas aussi longue à préparer... Dîtes merci au cuistot, manteaux et adieu!

  • ADIEU!!

  • MERCI!!

  • MANTEAU!!

Publié par willbeen à 15:09:09 dans Les B. C. I. | Commentaires (0) |

Jour de Neige | 22 janvier 2008

 

Jour de neige


C'était un beau matin d'hiver. Le soleil traversait l'air frais comme une douceur aiguisée. Tous les gens se précipitaient à leur voiture pour rejoindre un travail quelconque à quelques kilomètres de là. A dix heures, chacun était affairé à sa tâche, assis ou debout, souriant ou concentré, mais pour la plupart, ils auraient préféré faire autre chose, être ailleurs.

C'était un de ces temps où l'on préfère être enfermé chez soi plutôt que dans un bureau ou une usine. A cette heure-ci, rien d'autre n'existe que l'abnégation à son devoir envers la société et ceux qui jouissent effectivement de cette heure sont une quantité négligeable, des retraités, des étudiants, des chômeurs ou des fainéants.

Le ciel se couvre doucement. La neige se met à tomber dans l'indifférence. Bien que ce soit un départ triste dans la vie, son apparition ne provoquera aucune réaction. Entre ceux qui s'en foutent et ceux qui sont contrariés, seuls quelques enfants voient l'événement avec émerveillement.


Les repères. Tout tourne autour de ça. C'est la seule chose qui pousse encore les individus à réagir. Si l'on considère les manifestations comme la seule preuve que quelque chose est vivant, un métabolisme, une planète ou une société, on peut dire que la vie n'est qu'une expression des repères. Attention, je ne dis pas que les types introvertis ou les sociétés secrètes n'existent pas, simplement autrui, le construit philosophique en question, n'en a alors qu'une conscience intelligible limitée. Bref... Les manifestations, en tant que preuve de l'existence, sont le plus souvent réactionnaires ou renversantes. Elles apparaissent en REACTION à un bouleversement mettant en péril l'ordre existant, les repères, ou pour INVERSER un équilibre. Dans le premier cas, c'est une lutte pour défendre ses repères. Dans le deuxième cas un combat pour s'approprier une conséquence des repères donc une défense des repères, en aucun cas un bouleversement. C'est en grande partie pour ça qu'à part inventer la poudre et le fil à couper le beurre, l'humanité ne se dépassera pas. Toute l'Histoire tient là-dedans pour ceux qui ne cherchent pas trop la subtilité. Elle tient aussi dans un tas d'autres abstractions pour papillote d'ailleurs, mais l'avantage d'écrire c'est qu'on ne peut pas être coupé en plein raisonnement donc, toute l'Histoire tient là-dedans (même par les petits malins qui arrêtent de lire: ce sera toujours écrit la même chose jusqu'à l'autodafée globale de 2039).

C'est par ces repères et leurs manifestations, donc, qu'on reconnaît l'espèce humaine civilisée comme une espèce toujours vivante. Les inventions sont chaotiques-protocolaires, les innovations instruites, la production mécanique, la consommation éduquée et la psychologie gagne tout les jours un peu de terrain sur l'imprévisibilité mystique de l'être humain. La machine homo-sapiens-bis s'auto-régule. L'Homme est un automate. MAIS...

Quand on reprogramme les fonctions d'un automate, il ne dit rien, l'Homme, lui, vocifère. Dans la vie de tous les jours, les gens s'entourent des repères qui les définissent pour pouvoir se souvenir de ce qu'ils sont et être chez eux chez eux. Un home douillet les confortera dans leur conception d'eux-mêmes et si rien ne les réveille, ils pourront tranquillement s'endormir dans leur repaire. Pourtant une base de repères permet seule de se reconnaître en tant que telle. Si un individu acceptait d'être "reprogrammé" simplement pour les besoins de la cause, il serait toujours un individu considérant sa réalité comme normale quelle qu'elle soit parce que sa base d'analyse serait toujours celle qui permet aux repères qui la constituent d'être acceptés comme tels. Plus clairement, les repères constituant la base d'analyse et la base d'analyse définissant les repères, une modification dans l'absolu de l'un ou l'autre ne donne lieu qu'à une interprétation subjective de constance, puisque l'esprit ne peut que concevoir comme normal ce qui est la conséquence de ce qu'il est, et donc ne pas concevoir une quelconque modification objective de sa propre relativité.


Deuxième point: la facilité est la plus dure des drogues, il suffit d'y goûter une fois pour n'en revenir qu'au prix d'efforts exténuants. Pour pouvoir la savourer, s'en shooter jusqu'à l'overdose, chacun se donne au labeur et construit le nid dans lequel la vie ne le contredira pas. C'est donc bien normal que quelle que soit la situation, ce "chacun" déploie une énergie divine pour rejoindre son tas de merde.

Pourtant, si on regarde bien, tout le monde a plus ou moins les mêmes critères de confort : télévision, chauffage, nourriture dans un frigidaire, etc. A quelques décorations près, une maison, c'est une maison. Et à quelques détails près, une famille, c'est une famille. On mange, on dort, on parle sans s'écouter et quand on s'écoute, c'est pour se répondre des phrases plus ou moins toutes faîtes quand ce ne sont pas des proverbes à l'emporte-pièce. Les vrais repères, on les trouve dans la schizophrénie que chacun met en place. Pour le spectacle de la vie sociale, l'intelligentsia impose sa norme de réflexion à ceux qui réfléchissent à l'émancipation de la pensée et la variété fournit aux autres des sujets de conversation. Mais on à l'impression que deux mondes se partagent l'espace-temps : le monde qu'on connaît et le monde qu'on ne connaît pas.

Il est dix-sept heures et tout le monde rentre chez lui. Veut rentrer chez lui. Il est tombé un mètre de neige et les automobilistes s'entassent les uns à la suite des autres pour rejoindre une artère plus grosse encore plus saturée.

Arrivés chez eux, entre deux et quatre heures plus tard, ils parleront tous de la neige et des embouteillages. Qu'on ne me dise pas qu'on ne peut pas parler de ça avec n'importe qui. Sachant qu'il y a presque autant de gens qui partent de quelque part pour travailler ailleurs que de gens qui habitent ailleurs et travaillent quelque part, on peut se dire que pour une fois dans l'année, si on oubliait ses repères, on irait dormir dans la première maison venue et je pourrais rentrer chez moi sans m'emmerder dans ces putains d'embouteillages.

Publié par willbeen à 15:08:42 dans Les B. C. I. | Commentaires (0) |

Coquillages | 22 janvier 2008

 

Coquillages


I


Je suis dans une branche un peu kitsch de la confiserie, créateur de fruits de mer en chocolat belge. Allez savoir pourquoi, cette année, le homard orange a eu beaucoup de succès. Au téléphone, le banquier sourit avec un air complaisant. Pour la première fois depuis des mois, il y a de l'argent positif sur mon compte. Toute sa voix exprime les vacances, au moins les miennes. C'est un type génial.


Un bus décoré avec des gros palmiers emmène la vingtaine d'estivants vers d'ensoleillés rivages. Il y a le vieux Bob, un ancien militaire bourru en chemise à fleurs. Il parle fort pour que tout le monde l'entende et tout ce qu'il dit prend des allures de vérité. Son collègue le charrie et ça l'énerve. Il y a aussi Carmen, la conductrice du car. En photo, elle serait plutôt féminine mais sa façon de bouger est vraiment trop musculaire. Plus que les suspensions ou la carrosserie, c'est elle qui donne sa stabilité à l'engin et grâce à elle, tous les autres peuvent se réjouir dans l'insouciance. Marlène et Simon notamment, qui rient comme des bécasses. Juste avant de partir, ils s'amusaient avec le groupe d'adolescents luisants de sébum qui font les blasés au fond du car. Au lycée, ceux-là diront à leurs potes "on est allé à la mer, c'était naze... putain les nazes, vous allez à la mer avec vos parents, grandissez un peu les nazes, c'est naze", ce genre de choses.

Pendant ce temps, mon voisin arbore une figure maussade. "Bonjour", "...".

L'équipée sort de l'autoroute pour rejoindre les voies tortueuses du bord de mer. Adeline est un peu malade, elle s'accroche à Paul, l'homme de la situation. Dans ses moments d'égarement, elle aime Paul encore davantage parce qu'il sait être là, viril et rassurant. Lui regarde par la fenêtre, un bras autour des épaules de sa compagne, concentré pour être viril et rassurant mais depuis son accident de la route, il a du mal a contenir son émotion quand un véhicule zigzague au bord de la falaise. Pour détendre un peu l'atmosphère, j'esquisse un sourire complice au type assis à côté de moi, en espérant qu'on partage l'angoisse du moment. Rien...

Carmen freine un peu brutalement ce qui provoque une vague d'inspirations bruyantes dans l'assistance. Ca rappelle à Bob des trajets en bus sur des routes tortueuses quand il était militaire, dans la réserve.

Le soleil se couche progressivement sur les criques rocheuses. Gaby, une des ados, enlève son baladeur pour regarder. Dans son cerveau, un nuage de mots se condense, elle dit "c'est cooool", son copain lève la tête, enlève un écouteur et lui dit "quoi?", "rien" répond-elle en se renfrognant de nouveau. Ca me rappelle qu'à cette époque l'année dernière, Sandra jetait mes affaires par la fenêtre. Comme tous les couples, on s'est aimé tendrement et puis, peu à peu, toutes nos conversations sont devenues comme celles-ci. "Ca te dirait de...", "Quoi?", "Rien". Et toujours l'autre à côté qui fait la gueule... Quitte à ce que le mec tire la tronche autant que ce soit pour quelque chose, je profite des virages pour lui mettre deux ou trois coups de coude dans les côtes. Rien! il ne dit toujours rien cet énergumène! C'est dommage que tout ait fini comme ça avec Sandra mais il faut croire que les gens qui ne comprennent plus ce qu'ils sont terminent leurs discussions par "Quoi?","Rien", à quinze ans comme à quarante.


Il fait presque nuit et l'équipée file toujours à bonne allure. Quelques-uns commencent à s'assoupir, Carmen reste vigilante pour que les autres puissent dormir tranquilles. De ce qu'elle fait dépend la vie d'une vingtaine de personnes. Elle s'accroche à ça depuis qu'elle a perdu la garde de ses enfants. Notre courageuse Carmen a été vexée par une injonction du militaire et Jeannot, le vieil ami de Bob, essaie de la réconforter. Il lui raconte que le vieux bougon qui semble donner des ordres et faire la loi martiale est veuf depuis quatre ans. Depuis lors, il essaie de cacher son chagrin derrière un personnage autoritaire, mais au fond, il est inconsolable. Il n'a sûrement pas voulu la blesser.


J'ouvre les yeux sur un parking, le cou désarticulé après un sommeil léthargique. Carmen fume une cigarette en faisant les cent pas. Elle essaie de téléphoner à quelqu'un et semble nerveuse. D'ici, on entend tout juste le beat qui sort du baladeur de Jon. Gaby appuie sa tête sur son épaule, un petit sourire au coin des lèvres. Elle est enfin près de lui, joue contre veste sale, et ce grand nigaud se réveillera sans rien avoir remarqué. "T'as bien dormi, Jon?", "Bof".


Plus que quelques heures et nous arrivons dans un village-vacance standard, fait pour que tout le monde puisse se décharger de ses responsabilités et passer de bonnes vacances. Sandra détestait les villages-vacances. Moi, j'aimais Sandra. Pas la peine d'en dire plus. C'est un peu ce genre de chose qui nous a perdu, on fait des concessions en croyant bien faire alors qu'on se prive de plaisirs personnels qui entretiennent le bonheur ensemble. Quand elle est partie, je me suis mis à essayer d'expliquer tout ce qui n'allait pas, chez tout le monde, mais je sais que j'ai peur de me remettre en question. Regarder, comprendre même, est plus facile que vivre. On préfère souvent mettre le monde sens dessus-dessous plutôt que de se regarder dans la glace. J'espère que Carmen arrivera à parler à ses gamins.


En entrant de nouveau dans le bus pour récupérer mes affaires, je trébuche sur un sac posé en travers de l'allée centrale et de justesse, me rattrape au dossier d'un siège. C'est alors que, surprise, le gros con qui était assis à côté de moi et qui lambinait encore dans le bus se met à éclater d'un rire gras. Ben voilà! Suffisait de se casser la gueule pour qu'il émerge! C'est marrant ça, hein!? Dix heures qu'il fait le demeuré et le voilà qui conclut en se foutant de moi. Ca suffit! Mieux vaut que je m'isole sinon je vais agresser quelqu'un.


II


Le vent de la marée est agréable à respirer. Les termes sont usés, mais je "flâne sur la grève". Quel plaisir de humer ainsi l'air marin sans penser à rien d'autre qu'à sa solitude tranquille. Le sable est parsemé de galets polis par le sable et qui deviendront du sable. La plage en fait, c'est vite résumé, à plus ou moins long terme, tout est du sable. Et si on est dehors pour le voir, c'est qu'il fait beau, le ciel et la mer s'embrassent sur l'horizon comme des amants délicats. Se promener au soleil est tellement agréable que sitôt évoqué, le reste devient triste. Le soleil darde ses rayons, le ciel est lourd d'orage, l'écume caresse les ruines d'un château d'enfant, etc. Tout le monde connaît...

Un gosse fait des pâtés sur le sable. Des pâtés de souvenirs que la mer adoucit et emporte lentement. Il a le regard des esprits vagabonds. Sa mère l'appelle, il se retourne et la rejoint en courant. C'est beau, mon Dieu. Si je ne craignais pas d'être surpris, je resterais à genoux en contemplation.

Si ça se trouve, à dix-sept ans, ce mioche tapera sur son meilleur ami pour ne pas lui laisser voir qu'il est gay. Qu'il profite de faire ses pâtés de sable fin pendant qu'il est mignon, quand sa plage de rêve sera pleine de poubelles et qu'il fera des pâtés avec ses ordures, il pourra toujours y repenser.


Sandra n'est pas là, je m'ennuie. L'écume vient lécher mes orteils alors que je marque chaque pas dans l'histoire éphémère du sable mouillé. En suivant la plage jusque dans l'océan, on pourrait atteindre les profondeurs abyssales et glacées qui rappellent à l'Homme qu'il n'a rien à faire plus loin que ses possibilités.

Une vague dépose à mes pieds une petite forme brillante. Je me penche plus près du sol. C'est un coquillage. Un joli coquillage un peu imparfait, cabossé mais si on s'y attarde un peu, on remarque que ce coquillage est extraordinairement complexe. Si on connaissait son histoire, on pourrait comprendre chaque imperfection et en faire un détail qui le rend unique.

Je décide d'en chercher un autre, les yeux baissés sur le sable. Un autre coquillage... Bientôt mes espoirs sont comblés, une grosse palourde égarée gît sur ce champs de bataille entre ciel et mer attendant d'être récupérée par sa compagnie. C'est un coquillage. A mieux y regarder, il y en a même plusieurs. Des ronds, des longs, des roses oniriques et des indécis. On les connaît tous sous le même nom de coquillages, mais aucun d'eux n'est identique. A force de fréquenter les moules de mes confiseries, je l'avais oublié...

Le monde offre une diversité étourdissante. Sitôt qu'on apprend à la reconnaître, à se laisser envahir par sa beauté, la vie s'infiltre par tous les sens. Chaque spécimen est particulier, original, de par les éléments qui l'ont aidé à se construire, les remous qui l'ont emporté et les récifs auxquels il s'est attaché.

Je suis face à la beauté du monde et je n'ai plus qu'une envie, aller plus loin encore. Découvrir ce qu'il y a sous cette magie subtile. Un peu mal à l'aise, je me saisis de mon couteau et le plante dans l'interstice du coquillage qui asphyxie déjà. Le bras de levier fait céder l'animal en quelques secondes. C'est un meurtre par curiosité, et la longue prise de conscience de l'humanité m'empêche de le perpétrer avec candeur. Quelques millénaires plus tôt, j'aurais juste ouvert ce « caillou » sans autre question que celle de voir ce qu'il y a dedans.

Mais l'appétit de savoir est plus fort que la culpabilité. Le second coquillage est plus difficile à ouvrir, il faut gratter lentement les rebords pour enfin glisser la lame. Là encore, il ne s'ouvre pas et je dois faire coulisser le tranchant tout le long de l'animal pour sectionner le muscle qui le maintient fermé. Et de fil en aiguille, l'après-midi passe, j'ouvre des coquillages.

C'est un peu fastidieux, certains sont plus difficiles à ouvrir mais à force de patience, ils se livrent tous, d'une manière ou d'une autre. Mes doigts écorchés par la nacre brûlent sous les attaques salées de l'écume mais je les ouvre toujours, avec frénésie, y trouvant même un plaisir sadique.


III


A la fin de la journée, je suis assis au centre d'un cimetière. Quelque chose s'est passé cet après-midi. J'ai cédé à une soif maladive de profondeur, j'ai voulu aller toujours plus loin, jusqu'à violer la vie, et elle s'est laissée faire. Elle ne s'en plaindra pas. Comme toujours, elle effacera les traces de cette humiliation et laissera l'Homme seul face son crime.

Pas de réserve, pas d'exception. Mes étonnements premiers sont anéantis par ce champs d'évidence. Les magiciens le savent, mieux vaut s'émerveiller du spectacle qu'en chercher les ficelles... Croulant sous les sédiments, je constate avec dépit que sous la coquille, il y a toujours une sorte de morve.

Publié par willbeen à 15:08:18 dans Les B. C. I. | Commentaires (0) |

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