• La Couleur du Caméléon****

     

    Amy conduisait la guimbarde de Jön d'un air déterminé. Elle se gara de travers devant le building et aida Jön à sortir de la voiture. Alors qu'ils attendaient l'ascenseur, Jön attarda son regard sur les plantes vertes du hall d'entrée. Il eut l'impression étrange que les plantes essayaient de lui dire quelque chose mais le garda pour lui.

    Amy avait passé un coup de fil un peu avant. Emilie attendait assise à son bureau. Un peu ennuyée, ses mains feuilletaient les papiers étalés un peu partout pour donner l'impression d'un bureau envahit par les références et le travail. En réalité, elle n'avait besoin que de sa voix, rien d'autre. Amie frappa, entra et trouva Emilie debout, le regard inquiet et les mains tendues vers elle.

    - Je te présente Jön Slasteh qui bosse avec moi. Jön, Emilie. Comme je te l'ai dit, elle va t'aider à remettre de l'ordre dans tes idées...

    - Bonjour Jön, ravie de faire votre connaissance. Pour faire simple, disons que je suis médecin.

    - Je ne vais pas vous faire de mal... rassura Jön d'un air taquin.

    - Pourquoi dîtes-vous celà?

    - Il ne recommencera pas.

    - Quoi?

    - Je t'avais dit qu'il était un peu spécial, commenta Amy, il fait toujours ça.

    - Détendez-vous mademoiselle Keredine, c'est fini.

    - Comment... comment savez-vous mon nom? Tu ne lui as pas dit Amy, hein!?

    - Il est écrit sur la porte.

    - C'est vrai... dit-elle un peu ébêtée. On se laisse vite avoir par ce qui surprend, non? Le fait est que vous avez raison, Jön, mais vous n'êtes pas là pour moi, c'est moi qui suit là pour vous... se ressaisit-elle.

    - Il perd un peu le contrôle de lui-même en ce moment, Emi, et ça risque de lui retomber dessus.

    - Je préfèrerais que ce soit lui qui me le dise, Amy..

    - Bien sûr.

    - Alors, que vous arrive-t-il, Jön?

    - Il a planté...

    - Sors, s'il te plaît.

    - Ok, ok... Si tu me cherches, je serai en train de papoter avec ta secrétaire. C'est quoi son nom déjà ?

    - Flore. A tout à l'heure...

    - Bon courage à vous deux, dit Amy en sortant.

    Quand la porte fut fermée, Emilie recommença à interroger Jön.

    - On sera plus au calme... Elle semble tenir beaucoup à vous, non?

    - On travaille ensemble depuis tellement longtemps, et plus puisqu'affinités.

    - Mm... d'accord. Je crois que nous pouvons parler ouvertement monsieur Slasteh... Pour tout à l'heure, vous aviez raison, je suis effectivement sous le choc. Dans la matinée, un de mes patients a eu un accès de colère et j'en ai été affectée, comment l'avez-vous deviné?

    - Je ne l'ai pas deviné, je l'ai su.

    - Expliquez-moi ça, s'il vous plaît?

    - Je n'entend pas ce que disent les gens, j'entend ce qu'ils sont.

    - Et quand vous parlez avec quelqu'un, à quoi répondez-vous?

    - Il est possible que je ne contrôle pas vraiment ce qui se passe, probablement est-ce un processus instinctif d'adaptation.

    Emilie prenait entre chaque relance un temps de réflexion, plus pour donner au patient l'impression de s'intéresser réellement que pour réfléchir d'ailleurs, elle savait souvent ce qu'elle voulait savoir avant la fin des réponses...

    - Vous semblez avoir une idée assez réfléchie sur le sujet, je me trompe?

    - On ne peut jamais être totalement objectif sur ce que l'on est mademoiselle Keredine.

    - Que faîtes vous dans la police?

    - Je suis enquêteur mimétique.

    - Intéressant... Et que faîtes-vous concrètement?

    - Je ne crois pas avoir assez de recul pour répondre correctement, j'aimerais que vous décriviez ce que vous imaginez de ma fonction, pour mettre des mots sur ce que je ressens...

    - Essayons...

    Les yeux d'Emily se vidèrent et sa voix se fit neutre, comme si elle lisait des notes dans le fond de son cerveau.

    - ...vous vous laissez envahir par les détails que vous observez, reprit-elle, ainsi vous pouvez reproduire le profil des individus...

    - Continuez...

    - Il me semble que cette observation est instinctive, inconsciente même, vous ne contrôlez pas les éléments dont vous vous imprégnez et c'est cela même qui fait votre efficacité et votre instabilité...

    - Jusque-là, c'est assez vrai, vous êtes perspicace, ou alors êtes-vous attentive... Vous me plaisez Emilie.

    - Moi aussi, monsieur Slasteh.

    - Je crois qu'il vaut mieux en terminer pour cette fois.

    • Je le crois aussi. Revenez demain, nous approfondirons le sujet... conclut Emilie. ***

    - Salut Emilie, salut Flore

    - Qu'est-ce qu'elle t'as dit? demanda Amy.

    - Qu'elle était narcissique, répondit Jön.

    • C'est vrai qu'elle est un peu imbue d'elle-même, mais elle est adorable quand elle veut.

    • Oui, c'est une chic fille.

    • Elle te plaît?

    • Elle se plaît.

    • Jön, je t'aime beaucoup mais tes réponses mystiques c'est un peu agaçant! s'énerva Amy.


    *


    Alors qu'ils rentraient de la consultation, Amy reçut un appel du bureau.

    - Appel à toutes les voitures, appel à toutes les voitures... dit une voix grésillante.

    - Je te rappelle qu'on a que deux voitures!

    - Désolé chef, je trouvais que ça sonnait bien... Appel aux deux voitures, appel aux deux voitures...

    - T'es obligé de répété deux fois tout ce que tu dit?

    - Un peu de fantaisie, quoi! bougonna la voix.

    - Il faut que ce soit fonctionnel, pas fantaisiste ou loufoque ou absurde ou avant-gardiste, fon-ctio-nnel...

    - Bon, comme vous voudrez, chef, répondit la voix, penaude.

    - Alors?

    - Alors quoi?

    - Pourquoi tu appelles les voitures?

    - Ah oui, c'est vrai! Une vieille femme super musclée vient d'aggresser un homme sur sa bécane et elle s'est enfuit avec en direction du sud. Il est assez mal en point.

    - Tu te moques de moi!? s'énerva Amy.

    - Non, pas du tout, chef... attendez... Ah, voilà, elle est sur la territoriale 5E à cinq minutes de là où vous êtes...

    - Qu'est-ce que c'est comme moto, dit-elle en accélérant dans la direction indiquée.

    - Une 250cc, Caouazaky, c'est polonais. Verte.

    - Merci... Eh!?

    - Oui?

    • La prochaine fois, abrège!


    *


    Ils fonçaient à vive allure sur la territoriale 5E, sirène à fond. La pauvre guimbarde n'avait jamais si bien porté son nom: elle vibrait à en déchausser les dents avec un son métallique assez peu rassurant, pourtant, elle tenait la route et la moyenne. Après dix minutes pied au plancher, la moto verte était en vue...

    - Tu ne devrais pas être là, Jön, tu es suspendu. Tiens toi à carreau!

    - Je peux quand même te donner un coup de main.

    - J'allais y venir...


    Quand ils furent suffisamment prêts, à une dizaine de mètres, Jön se fixa sur la conductrice de la moto volée et se mit à suivre ses mouvements.

    - Jön, t'es avec moi?

    - Barre-toi, poufiasse!

    - Ok... Où allez-vous aussi vite?

    - Crève!

    - Restez polie, madame.

    La voiture et la moto allaient toujours aussi vite sur la territoriale 5E, déserte jusqu'à présent.

    - Si vous vous rendez, nous pourrons trouver un arrangement!

    - Rendre quoi?

    - La moto et vous!

    - Vous me prenez pour qui?

    - JÖN, hurla soudain Amy, VOITURES!

    Ils s'apprétaient à doubler une camionnette que la moto avait passé sans problème quand une autre voiture apparut en face sortant d'un virage. S'ils perdaient leur élan, la motarde prendrait la fuite et disparaitrait. Il quitta la motarde et se jeta sur le conducteur qui arrivait en face de lui. Juste à temps pour focaliser ses réflexes immédiats:

    - FREINE! NON, VIRE A DROITE... SI, FREINE!

    Amy freina brutalement, en plein milieu de la route... La voiture d'en face fit de même... Ils dérapèrent sans rien contrôler sur une bonne centaine de mètres avant de se percuter. La voiture de Jön et Amy arriva le coffre en avant sur la portière droite de l'autre véhicule dans un bruit percutant de tole froissée. La camionette avait réussi à éviter la collision d'un coup de volant...

    Les trois automobilistes sortirent précipitemment et le conducteur de l'autre véhicule s'apprétait à crier, il se dirigea d'un pas inquiétant vers Amy, prit une grand inspiration et coula au sol dans le crépitement des graviers comme une méduse sur une plaque chauffante.

    - Commotion? demanda Amy en essuyant les traces de sang qui coulaient de son nez.

    Jön avait tapé le renfort latéral de la voiture et n'était pas très frais. Livré à lui-même dans une sorte de néant nébuleux, il se raccrocha à ce qu'il faisait le plus naturellement, fixa le corps inanimé du conducteur et s'évanouit à son tour...

    - Et merde, lâcha Amy.

    Elle déplaça les corps sur le bord de la route et s'assis en attendant que quelqu'un arrive, parce que bien entendu, la camionnette qui ne s'était pas décalée au son de la sirène ne s'était pas non plus arrêtée pour sauver les blessés...


    Curieuse coïncidence, ce fut une ambulance qui arriva la première.

    - Vous êtes blessée?

    - Pas trop, mais eux sont dans un sale état.

    - Ok, on va essayer de caser tout le monde, on est déjà en surcharge mais on va pas vous laisser crever ici...

    - Vous n'êtes qu'à moitié rassurant pour quelqu'un qui parle à des victimes en état de choc! s'étonna Amy.

    - A prendre ou à laisser...

    - Je vois...


    En fait, la camionette avait évité l'accident d'un coup de volant et une fois le sursaut de peur bien effectif, le conducteur avait regardé dans son rétroviseur pour voir les dégâts et ne pas voir la moto qui roulait devant lui. Dans l'ambulance, il y avait déjà la motarde, le conducteur de la camionette à qui s'ajoutèrent trois blessés supplémentaires.

    - J'espère qu'on se tapera pas les bouchons en ville, l'hôpital est suffisament loin comme ça et je sais pas si le petit mec va s'en sortir... Pour la grosse, je me fais pas trop de souci, elle est bien éraflée mais ses bourrelets l'ont sauvée! Qui dira après que la bouffe c'est mauvais pour la santé!? dit le premier ambulancier.

    - On pourrait récupérer des morceaux, je fais un barbecue ce week-end, elle s'en rendra pas compte...

    - Vas-y mais laisses-moi le petit mec, j'en filerais au chien.

    - Il mange du nain? C'est coriace le nain! Tu devrais lui prendre un bout de grosse, elle a l'air bien plus tendre.

    - EH! Je ne suis pas évanouie, moi! s'offusqua Amy.

    - Dommage, t'es pas mal!

    - QUOI!?

    - Ca va, c'est pour rire... On se détend comme on peut... Vous vous sentez comment? demanda le premier ambulancier de façon plus professionnelle.

    - Un peu fatiguée... La dame que vous avez récupérer, c'est une fugitive qu'on poursuivait mon collègue et moi...

    - Vous êtes flic?

    - Mmh, acquiesça-t-elle avec un signe de tête.

    - Y me semblait bien avoir vu la tête du gars là-bas quelque part. Ce serait pas ce flic qui a pété les plombs?

    Amy ne dit rien, réfléchit un instant et pour faire diversion entra dans le jeu...

    - On dirait une vieille dinde!

    - Quoi?

    - Celle-ci... c'est vrai qu'on dirait un genre de gigot dans sa combi moulante...

    - Vous voilà?

    - Je craque un peu en ce moment, confessa Amy.


    Et le reste du trajet passa entre les différentes façons de profiter des sirènes et celles d'arrondir ses fins de mois en fouillant les poches des gens reconnaissants et/ou évanouis...


    *


    Une fois devant l'hôpital, une foule d'infirmiers se précipitèrent devant l'ambulance pour récupérer tout le monde, sur des brancards, des fauteuils ou... c'est tout. Jön fut réveillé par ce tohu-bohu:

    - Tiens, salut Jön, tu émerges enfin!?

    - Où est-ce qu'on est?

    - Aux soldes de printemps, tu vas voir, cette année, ils sont imbattables!

    - Elle se débrouille bien la gonzesse! admira l'ambulancier.

    - Eh, vous! lança Amy à un des infirmiers, celle-ci vous me la gardez de côté, j'en ai besoin pour mon travail! Je suis pas pour les euphémismes, reprit-elle pour Jön, mais je crois qu'on a eu un malentendu dans la voiture, non!?

    - On devrait éviter le langage des signes au volant... dit-il avec badinage.

    - On a un concours ou quoi!? s'exclama l'ambulancier, ravi.

    - Dîtes, ça ne vous ennuierait pas d'être un peu plus sobre devant un hôpital? sermonna un des infirmiers.

    - Jamais pendant le service! dit l'ambulancier, goguenard.

    - Pourquoi, ça dérange les gens dans le coma? ricana Amy de conserve.

    - Et aux enterrements on fait quoi, on se jette dans la fosse? renchérit Jön.

    - Ouais, respect! dit le deuxième ambulancier en faisant le signe de la west coast..

    Le quartet comique faisait de plus en plus de foin sous les yeux indignés des visiteurs. Et alors que les impératifs disparaissaient derrière la bonne humeur nerveuse, "gras-doublette" ouvrit les yeux juste avant de franchir les portes et s'enfuit en courant.

    - Elle commence son régime!? s'étonna l'ambulancier.

    - Pourtant, c'est pas ici qu'elle va demander du rab! lui répondit son collègue du tac-o-tac.

    - Bon, les gars, j'ai été ravie de faire votre connaissance, mais je dois y aller. Si vous passez au bureau, demandez le chef Fédasier, dit Amy en se préparant à courir. Je dois rattraper "gras-doublette"...

    - Un chef!? Waouh! T'entends ça!? dit le collègue.

    - Eh! cria le premier ambulancier, je crois qu'elle est de Dijon...

    - Qui ça? cria Amy qui courrait déjà.

    • La motarde! Ha ha ha ha... s'exclaffèrent les deux ambulanciers en choeur.


    *


    Jön courrait. Il voyait Amy courir devant lui. Elle était partie en courant alors il l'avait suivi, mais elle courait beaucoup plus vite que lui, encore sous le choc. "Gras-doublette" avait eu l'effet de surprise mais elle était elle aussi sonnée, pourtant elle semblait à ce moment précis plus véloce que prévu. Elle filait entre les passants et les voitures avec une agilité féline. Ou presque.

    Il fallait l'attrapper, coûte que... Où est Amy?

    Jön s'arrêta au milieu de la rue, ne sachant plus que faire. Amy était loin devant et s'apprêtait à appréhender la fugitive. Les gens qui passaient regardaient Jön avec un air interrogateur. Il avança encore de quelques pas et puis retourna en arrière.

    - Je n'ai plus de papier toilette, dit-il pour lui-même.

    Et immédiatement, il se tourna vers la personne qui marchait derrière lui et cria "ESPECE DE...Jérôme va bien?". Ce dernier accéléra le pas pour éviter Jön. Un individu s'approcha, lui tapota sur l'épaule avec un:

    - Comment ça va vieux?

    - Comment ça va vieux?

    - Bien et vous, répondit le passant patient.

    - Bien et vous, répéta Jön.

    - Vous avez l'air un peu perdu, dit le passant rassurant.

    - Vous avez l'air un peu perdu, répéta Jön rassurant.

    Et puis quelqu'un d'autre vint s'en mêler, par solidarité et sentiment héroïque.

    - Qu'est-ce qui se passe? demanda le nouveau venu.

    - Il nous fait une crise! répondit le premier passant.

    - Qu'est-ce qui crise!? se demondit Jön.

    - Il faut l'amener à l'hôpital, c'est au bout de la rue, conseilla un troisième.

    - Je peux aller chercher ma voiture, proposa le premier.

    - Je m'occupe de lui pendant ce temps, ok, assura le second.

    - Ilfollupe cherchener stempital, consprora Jön de plus en plus étourdi.

    Les badauds commençaient à entourer l'événement.

    - Il est vraiment mal en point dépêchez-vous, monsieur, intima le second.

    - Je fais le plus vite possible, promit le premier.

    - Je vais prévenir l'hôpital, dit le troisième.

    - Qu'est-ce qui se passe, demanda un quatrième.

    - JÖN! s'exclama Amy qui repassait avec la fugitive.

    - Jefémenvitpotalön, dedimima Jön. Dadaméritéfopulèt! Nébinébitaraplam!

    - Merde, pensa Amy, qu'est-ce que je vais faire avec ça? Messieurs-dames, votre attention s'il vous plaît. Vous voulez raconter quelque chose à vos familles en rentrant ce soir? C'est l'occasion ou jamais. Je suis le chef de la police de terroir et cet homme qui est en train d'inventer une langue est un des policiers qui travaille sous mes ordres. Si deux d'entre vous pouvaient l'accompagner lentement jusqu'à l'hôpital, ce serait un acte citoyen exemplaire. Et que quelqu'un prévienne le bureau de police, s'il vous plaît, c'est une urgence. Je vous demanderais de parler le moins possible et une fois là-bas de laisser Jön en compagnie des infirmiers.


    Le deuxième passant et un autre s'occupèrent de soutenir Jön pendant qu'un autre s'occupait de faire la circulation. Magie! Pendant ce temps, Amy traînait son sumotori femelle avec difficulté parce qu'elle en avait le poids mais aussi la puissance.

    • TU ME LE PAIERAS, SALE PETITE PISSEUSE! hurla une dernière fois la motarde.

    • Tant qu'on sera pas commissaire de police en passant le quintal, je préférerais que vous m'appeliez «Chef», répliqua Amy à bout de forces.

    Une fois Jön assis dans un fauteuil grâce au premier passant qui avait prévenu les urgentistes, Amy avec l'aide d'un infirmier compréhensif, colla la fugitive dans une camisole chimique et s'écroula contre le mur avec un soupir las.


    *

     

    Les deux policiers passèrent le reste de la journée dans une chambre de repos. Amy reprenant son souffle, Jön sa cohérence. Et dès le soir, la vie repris son cours normal, si l'on peut dire. Le lendemain, Jön devait retourner voir Emilie Keredine et Amy devrait se plonger seule dans les vicissitudes du quotidien.


    *


    - Bonjour Jön, vous revoilà!

    - Bonjour Emilie.

    - Reprenons là où nous en étions hier....

    - Vous me plaisiez.

    - C'est très étrange, j'ai repensé à notre petite conversation et je me suis rendue compte que tout coulait naturellement, comme si notre échange était celui d'une seule personne face à elle-même. Reste à déterminer laquelle... Le plus étrange est comment se fait-il que vous ayez repris sur ce point particulier qui me permettait de rebondir?

    - ...

    - J'avais besoin de ce silence pour continuer mon monologue et vous n'avez pas répondu... C'est stupéfiant! Et si par exemple je vous demandais de me dire ce que vous aimez?

    - Je vous répondrais que vous êtes indiscrète et que cela n'a rien à voir avec ce qui nous occupe actuellement...

    - Précisément! Je crois que vous êtes plus qu'un simple "enquêteur mimétique", vous êtes un véritable caméléon!

    - C'est aussi ce que je crois, c'est stupéfiant!

    - Et si je commence à vous imiter en train d'être moi, qu'allez-vous faire?

    - Et si je commence à être vous, qu'allez-vous devenir?

    - Moins vite, Jön, moins vite! Je débute...

    - Vous vous en sortez très bien, je vous assure.

    - Merci... Mais alors, si vous reflètez ce que je suis, est-ce que c'est à moi que je dis merci pour avoir traduit ma fausse modestie en ce que je pensais réellement!?

    - Vous êtes de plus en plus belle, Emilie. Je vous trouve plus resplendissante de génie, à mesure que vous dévoilez mon être...

    - J'espère ne pas être trop gênante, trop intrusive, minauda-t-elle.

    - Bien sûr que non, Emilie, j'aime que vous pénétriez mon esprit.

    - J'aime posséder les belles choses...

    - Merci. C'est vrai que je suis belle? minauda-t-il.

    • J'ai envie de te prendre, maintenant.

    Elle se jeta sur lui, arracha sa petite culotte sans défaire sa blouse et baissa le pantalon de Jön en un tourne-main.

    - Doucement, mon amour!

    - Là, ça ne te fait pas trop mal?

    - Non, c'est très agréable Emilie, encore. Viens!

    - Tu aimes ça?

    - Oui, vas-y, mon amour, prends-moi!

    - Emilie, baise-moi!

    - Tu aimes ça, hein?

    - Emilie, tu es la plus belle femme que j'ai jamais eu envie de baiser!

    - Toi aussi Emilie!

    - Mon amour, je crois que...

    • ...je vais jouir!

    - Haaaan! hurlèrent-ils ensemble.


    Flore, la secrétaire s'était inquiétée de ce cri, frappa rapidement et entra dans la pièce. Jön et Emilie étaient assis à leur place respective, avachis dans leur fauteuil la tête en arrière et les yeux révulsés. Ils semblaient béats, en pleine retombée d'orgasme. Inquiète, elle secoua sa patronne qui reprit conscience calmement avec un sourire de Bouddha et des yeux de hippie shootée.

    - Mm?

    - Vous avez crié? s'enquit Flore.

    - Peut-être... répondit Emilie toujours aussi ravie. Raccompagnez monsieur Slasteh chez lui, Flore, s'il vous plaît...

    - Oui... Comme vous voudrez.... dit Flore, interloquée.

    Quand Flore eut soulevé Jön par le bras, difficilement et que la porte de son bureau fut fermée, Emilie s'enfonça plus profondément dans son fauteuil et s'endormit en rêvant à sa bouche, ses seins, ses hanches de femme...


    *


    - Monsieur Slasteh, nous sommes arrivés, réveillez-vous! dit Flore.

    L'homme qu'elle avait à côté d'elle la repoussait un peu. Négligé, quelconque et une maison tout aussi quelconque, la digne continuité d'un stand de standings standards, à tel point qu'ils entrèrent tout d'abord dans la mauvaise maison avant de se faire rabrouer.

    Elle le laissa affalé dans son fauteuil et partit sans même un aurevoir.


    *


    Jön se réveilla chez lui, amorphe. Le téléphone sonnait.

    - Monsieur Slasteh?

    - Oui.

    - Emilie Keredine, vous n'avez pas oublié j'espère? Notre rendez-vous est dans une heure...

    • Oui.


    *


    Jön retourna voir Emily Kérédine dans son grand bâtiment prétentieux. Il la trouva assise au milieu de ses références, mais cette fois-ci, elle ne se leva pas. Elle regardait Jön avec une retenue gourmande, apparement divisée entre son besoin intellectuel de lui expliquer ce qu'il était et son besoin physique plus immédiat de l'utiliser. Les deux objectifs étaient en équilibre parfait, et au risque de tout perdre, sa cervelle et son esprit attaquèrent de front.

    - Vous n'avez rien à me dire, Jön?

    - J'ai tellement de choses à te dire, Emily!

    Pour désamorcer immédiatement la spirale onanique, elle s'assit bien confortablement dans son rôle de femme, de docteur, d'interlocuteur, elle devint Emily Kérédine dans sa plus pure expression. Ce ne fut pas immédiat tant la promesse de plaisir était palpable, mais de là, elle pourrait repousser Jön, observer ses réactions lorsqu'il ne parvenait pas à devenir elle. Elle se sentait déjà plus intime avec Jön qu'elle ne l'avait jamais été avec un autre et décida de se servir de cette sensation pour entamer une dispute maritale sur le ton du mépris.

    Le seul moyen de le piéger serait de jouer avec ses émotions à elle, ses propres perceptions, de malmener l'esprit d'Emilie Kérédine pour que Jön soit impliqué, pour qu'il soit vulnérable...

    Quand elle fut complétement immergée en elle-même, elle regarda Jön droit dans les yeux et commença.

    - Tu n'as aucune personnalité Jön! Je suis lasse de toi!

    - Qu'est-ce que j'ai encore fait? pensa-t-il. Il la regarda avec l'air d'un enfant qui ne comprend pas encore le sens mais qui se prépare à pleurer.

    - Ca t'avance à quoi d'imiter les autres? Tu crois que c'est comme ça qu'on se construit!?

    Ces premiers mots la déchiraient.

    - Mais Emi, dit-il d'un air navré.

    - Ca y est tu commences à pleurnicher!? Ca ne m'étonnes pas de toi, pauvre nul!

    - Arrête de nous faire du mal! supplia Jön.

    - Pas encore! J'arrêterais quand tu auras compris! gronda-t-elle.

    A l'intérieur, elle était de plus en plus déchirée.

    - Mais je t'aime! dit Jön, la voix vibrante d'émotion.

    - Tu ne peux pas m'aimer! On ne peux aimer que quand on est soi, toi tu n'es rien, tu n'es qu'une pâle copie de tout ce qui t'entoure!

    • Emiiii... supplia Jön.

    • Tu crois que t'occuper de tous les animaux blessés qui passent dans le jardin te donne de l'importance? Tu crois que ça te rend intéressante!?

    • Mais... ils m'aiment!

    • Regarde-toi en face bon Dieu, tu n'es qu'une écervelée, incapable de faire ce que tu as a faire! Tu crois qu'un moineau guéri va rendre ton existence moins médiocre!? Prends-toi en main, Emilie! Je ne veux pas d'une fille qui fuit toujours ses responsabilités! Gueula Emilie.

    • Eux au moins, ils m'aiment comme je suis, miaula Jön.

    • Ils ne t'aiment pas TOI! Comment voudrais-tu qu'ils aiment une froussarde!? Ils aiment que tu sois à leur service, que tu les écoutes se plaindre! Ca les rassure de t'utiliser comme une poubelle parce qu'eux non plus ne veulent pas se regarder en face. Ils veulent que tu les berce avec des phrases toutes faîtes, des clefs mystiques qu'ils répètent sans jamais comprendre parce qu'ils ne les comprennent jamais par eux-même! Et toi, la petite soigneuse minable, tu en tires une fierté! Quelle fierté!

    • ARREEEEEEEEEEEEEEEEETE! Supplia Jön à Emi qui pleurait.

    • Tu cautionnes ta peur avec celles des autres, tu te dis qu'en soignant, on croira que tu es saine, tu te dis que c'est grâce à toutes ces névroses enfouies que tu peux les aider!

    Jön se bouchait les oreilles de toutes ses forces en couinant, les yeux fermés.

    • T'es bien assez intelligente pour te voiler la face, ça oui, mais est-ce que tu le seras encore quand il faudra vivre vraiment, quand il faudra assumer une famille!? Reprit-elle.

    Elle était prise dans son propre jeu et dû grimacer un quart de seconde interminable pour finir avec des mots pour lui, des mots qui chasseraient Jön de sa personnalité à elle.

    - Tu ne seras jamais rien..., rien qu'un camélon sans couleur qui n'existe que par procuration!

    - PAPA! hurla Jön.

    Emily qui jusque-là avait réussi à se contenir fondit en larme. Elle su alors que le jeu avait été trop loin, qu'elle ne l'avait pas contrôlé, parce que Jön lui avait répondu avec les mêmes mots qu'elle avait hurler trente ans auparavant.


    Quand Flore entra dans la pièce, le docteur Kérédine et monsieur Slasteh étaient toujours assis et se demanda comment deux personnes assises pouvaient crier autant?


    *


    Emilie attendait ennuyée. Ses mains feuilletaient les papiers pour donner l'impression d'un travail. En réalité, elle n'avait besoin de rien d'autre. Pénélope frappa, entra et trouva Emilie assise et lasse.

    - Mademoiselle Hedphast, salua Emilie faussement enthousiaste.

    - Bonjour docteur Keredine.

    - ...

    - Bonjour?

    - Asseyez-vous, Pauline.

    - Je suis Pénélope. Pénélope Hedphast, nous avions rendez-vous... vous vous souvenez? lança la jeune femme comme un caillou dans une mare.

    - Oui bien sûr, c'était pour vous tester! Vous savez qui vous êtes, c'est bien... baragouina Emilie à moitié saoûle ou endormie.

    - Vous êtes sûre que ça va?

    - Oui oui... bien sûr Périne... si il y en a UNE qui va bien ici, c'est moi, non?

    - Où est-ce que vous voulez en venir... Emilie? testa Pénélope.

    - Vous avez fait ce que je vous ai dit?

    - Oui, mais...

    - Bravo! Et c'était quoi déjà?

    - Madame Keredine, vous devriez vous reposer, je reviendrais demain, proposa Pénélope.

    - Je ne peux pas laisser une belle fille comme vous dans la rue, je dois vous aider!

    - Vous devez d'abord penser à vous avant d'aider les autres... J'attendrais demain, dit-elle en se levant.

    - RESTEZ!

    - Non, je reviendrais demain, dit-elle plus hésitante cette fois.

    - Vous allez encore vous faire avoir, je le sais... vous êtes trop naïve pour sortir, Penny Lane. Il vous manque un peu de plomb dans la cervelle, ma fille! affirma Emilie avec générosité.

    - Je... je vous laisse, docteur... dit Pénélope, blessée.

    - Et gare au grand méchant loup!


    Pénélope fut la première d'une longue série à partir dans un état pitoyable de chez le docteur Keredine, ne sachant pas vraiment à quoi se raccrocher pour décrédibiliser ce qu'elle disait. Peut-être que cela faisait partie du parcours, et comme aucun des patients n'échangeait avec les autres, chacun pu se convaincre que ce sentiment étrange, cette petite tumeur qui réapparaissait en eux était une étape vers le mieux-être.


    *


    Pénélope était debout dans le bus. Un homme d'une cinquantaine d'années en costume gris reluquait discrètement ses cuisses résillées, un adolescent se tenait près d'elle et profitait de chaque bousculade pour lui tamponner les fesses avec son bassin et le chauffeur du bus lui avait servi son numéro tout sourire avant de passer le reste du trajet à la regarder dans le rétro. C'était trop.

    Voilà quelques mois qu'elle avait commencé à voir le docteur Kérédine et une seule chose en était ressortie, informulée et plus présente encore: en face de cette femme intelligente, inaccessible, Pénélope avait l'impression grandissante d'être une putain, une salope que ces trois mâles convoitaient comme un objet...

    Elle cria au chauffeur de s'arrêter et descendit en plein milieu de la rue, déboussolée.

     

    Elle était plantée là, ne sachant plus ce qu'elle devait faire, ne sachant plus ce qu'elle était. Alors poussée par l'instinct de mouvement, elle déambula au hasard...


    *


    Encore coloré par Emilie Keredine, Jön salua Flore d'un air hautain-amical et descendit dans la rue. Il était anormalement excité. Amy aurait dû venir le chercher mais le surplus de travail le lui avait fait oublier. Ne tenant plus en place, il partit seul dans les rues de la ville. A mesure qu'il avançait vers l'avenue passante, il s'imprégnait de la vie ambiante et en ressentait une certaine ivresse. Pourtant, les premières personnes croisées n'influèrent pas sur sa direction. Une phrase d'Emilie s'était accrochée en lui comme un candirù dans un urêtre.

    Les passants passaient, lui cédaient quelques regards et quelques humeurs et disparaissaient. Mais ceux dont il croisa le regard semblaient pris de vertiges, comme tombant à une vitesse vertigineuse dans un trou sans fond. Il eut des sursauts de tempérament, une esquisse de sourire ou un frisson frileux mais ils étaient résorbés de plus en plus vite.

    Parfois, ses yeux se perdaient dans un vide similaire, mais ce vide s'ébrouait et reprenait sa route avec empressement.

    En réalité, Jön était rongé par le vide. Un vide de plus en plus béant absorbant tout sur son passage sans réussir à se combler de ces matières inconsistantes, de ces sécrétions volatiles et des peurs devenues certitudes. Le vide s'épanouissait et toutes les personnalités d'emprunt fuirent bientôt à toutes jambes devant ce néant vorace.

    Le vide aperçut alors une jeune femme. Une jeune femme destructurée, phagocytée de l'intérieur, dont le vide affamé commençait à se digérer. Il sut alors ce qu'il était. Il sut que se renier ne servirait à rien. Il sut que ces choses qui se noyaient en lui n'étaient que des parasites à son accomplissement. Il sut que seul le néant aboutissait à son absolu et il se digéra.

     

    Pénélope s'était senti glisser sous sa conscience, s'évanouir. En un ultime réflexe de survie, elle brisa le reflet et s'enfuit en courant.

     

    Jön était maintenant insensible à toute chose, il errait comme une bête décérébrée dans les rues animées. Les gens fuyaient devant lui. La mâchoire pendante, les bras balants, les yeux ouvert sur un vide terrifiant, il avançait comme un zombie en quête de chair. Ce qu'il provoquait, ce n'était pas le dégoût, la crainte, mais l'effroi, parce que chacun voyait dans son regard quelque chose d'insondable, d'infini, quelque chose de si vaste qu'on ne pouvait qu'y errer pour l'éternité sans aucun repère. Il était un être sans vie qui renvoyait à ceux qui l'approchaient la vacuité de leur existence, l'exhaustivité du néant...

     

    Il fut arrêté net. De l'autre côté de la vitre, un homme gras assenait des coups de marteau denté sur un bloc de viande saignante. Le bras était régulier, attendrissant la chaire avec une puissance presque frénétique. Le boucher était tout entier à son geste, il était ce bras qui tenait le poing, ce poing qui tenait le marteau, ce marteau qui frappait la chaire. Le vide se reconnut à nouveau.

    Le boucher martela un dernier coup en grimaçant et posa son marteau. Un homme le regardait à travers la vitrine, qui partit aussitôt.

    Le vide poursuivit son errance et s'arrêta sur un sourire. Le sourire d'une enfant. Une enfant heureuse loin derrière ses parents. Une enfant vivante qui souriait. Un sourire qui exprimait la vie. Le vide fut maté... Il contempla la vie comme hors du temps, dégustant ses moindres détails... Mais le vide reprenait le dessus, la vie ne pouvait plus le remplir. Alors il jalousa la vie, il jalousa le sourire, jalousa l'enfant, jalousa le sourire de l'enfant. Les pas se faisaient lourds, pesant, rapides, les poings se serrèrent, la bouche s'ouvrit carnassière. Juste le temps de lever la tête, le vide était sur l'enfant, il s'empara d'elle et la jeta de toutes ses forces sur le bitume avant de sauter sur elle. Il mordit dans le crâne de la fillette et commença à marteler son corps comme une presse hydraulique...


    Les parents de la petite fille se retournèrent et virent ce dément écraser le corps inerte de leur enfant sans pouvoir faire quoi que ce soit.


    Quand la vie fut définitivement éteinte, le vide s'enfuit enfin, laissant le corps de la fillette détruit sur le bitume ensanglanté.

     

    *


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