• Ennexyde et l'Oeuf de caoutchouc**

    5

    Ennexyde sortit en trombes de sa chambre et chercha un de ses parents. Elle tomba sur le père Lovis qui maugréait contre la cheminée.
    - On l'a couché à côté de toi, ça ne t'a pas dérangée j'espère? enchaina-t-il en l'apercevant.
    - Qu'est-ce qu'il y a dedans?
    - Aucune idée, pourquoi?
    - Qu'est-ce qu'il y a dans votre oeuf?
    - J'en sais rien mais je crois que c'est un garçon. On l'a appelé Leuf.
    - Hein!?... Comment vous ne savez pas? Et ça ne vous intéresse pas de savoir!?
    - Bof... Je peux toujours demander à sa mère... RUBIS! Qu'est-ce qu'il y a dans notre oeuf au juste?
    - Y'a rien, c'est un oeuf! C'est comme si je te demandais ce qu'il y a dans le chien! T'as de ces questions des fois...
    - C'est la petite qui demande, moi tu sais...
    - Oui, je sais!
    - Et vous ne voulez pas l'aider à sortir? reprit la fillette visiblement insatisfaite de la réponse.
    - Qui te dit "qu'il" veut sortir? Et puis si l'envie lui en prend, il le fera comme un grand, en cassant la coquille avec son bec!
    - Son BEC!? Mais qu'est-ce que c'est d'après vous!?
    - Oh écoutes! On t'a déjà dit qu'on n'en savait rien, n'insiste pas! Est-ce qu'on te demande ce qu'il y a dans tes oeufs?
    - Non, mais...
    Alors lâche nous cinq minutes, tu veux!?
    6

    Avec ces deux-là, on n'ira pas loin. Ils sont à l'aise dans leur petite routine et en même temps si bizarres que rien ne semble pouvoir les surprendre. Il y a une dizaine d'années, Rouget Lovis entamait le rituel de séduction dans un pub du village voisin et Rubis Pivoine tombait dans ses bras:
    - T'as de beaux yeux tu sais?
    - Oui, je sais, et alors?
    - Quoi "et alors", j'te fais juste un compliment, pas la peine de le prendre comme ça!
    - T'aurais voulu que je te souris comme une gourde en ricanant?
    - Non, mais t'es pas obligée de me répondre comme ça non plus!
    - J'ai soif!
    - Hein!?
    - J'ai soif.
    - Et ben c'est pas trop tôt, j'ai cru que tu demanderais jamais!
    - Une limonade.
    - Patron, un whisky pour la dame!
    - J'ai dit une limonade.
    - Je sais mais si t'es pas bourrée, tu coucheras jamais avec moi ce soir.
    - Mais si! Tu m'emmerdes avec ton whisky, je veux une limonade!
    - Ok. Patron, une limonade!
    - Dans le genre boulet, t'en tiens une couche pas vrai?
    - Tu veux m'épouser?
    - Bien sûr que oui. Quand?
    - Samedi, je fais rien.
    - Ok, à samedi.
    - Déjà?
    - On se marie samedi, on aura tout le temps de bavasser... Allez, salut!
    - Salut.

    Un an plus tard naissait Leuf, le fruit de leur amour.
    - C'est quoi?
    - Un oeuf.
    - Ah bon?
    Qu'est-ce que t'espérais?
    7

    A la même époque naissait la petite Ennexyde, sans un bruit. Maman était très réservée et Papa était muet d'émotion. Sitôt la tête à l'air libre, le bébé remarqua que personne ne pipait mot et s'est bien gardé de troubler l'ambiance. Ennexyde a simplement baillé pour s'étirer la mâchoire puis s'est mise à regarder ses deux parents à tour de rôle. Le temps que Maman recouvre ses esprits, elle avait couché Ennexyde sur son ventre, la tête sur son sein. Elles ont souri, Papa s'est approché et doucement les a embrassées.
    Comme il n'y avait pas de cordon ombilical, l'infirmière les a laissé partir. On a trouvé quelques affaires à la petite pour qu'elle s'habille.
    Ce fut un peu clownesque de la voir se tortiller dans un sweat pendant cinq minutes pour sortir la tête par la manche les cheveux tout ébouriffés, mais au bout de quelques tentatives, la voilà jolie et prête à rentrer chez elle. D'un bond, elle rejoint ses deux parents et les prenant par la main, les tira vers la sortie de la maternité.
    - Bonjour mademoiselle, commença Papa.
    - Bonjour.
    - Comment ça va?
    - Je suis un peu froissée!
    - C'est normal, tu viens d'arriver, tu vas d'assouplir...
    - Vous êtes qui?
    - Voilà Maman et moi, c'est Papa.
    - Et moi?
    - Comme tu voudras... Tu choisiras quand tu sera prête d'accord?
    - Je peux m'appeler Ennexyde?
    - Pourquoi pas ... Ca te va bien je crois.
    C'était le prénom de ta grand-mère, ajouta Maman d'une voix douce.
    8

    Ennexyde fut envahie par un sentiment trouble: elle avait envie de secouer Rubis pour en tirer quelque chose. Toute l'affection qu'elle portait aux Lovis fut nécessaire pour la calmer. Dans cet oeuf, il y a quelqu'un, un petit garçon qui est coincé dans le caoutchouc et si personne ne veut s'en préoccuper, c'est elle, Ennexyde, qui s'en chargerait.

    Décidées, ses petites jambes remontèrent à l'étage et se postèrent devant la chambre de Leuf. Sa main saisit la poignée et ouvrit la pièce de sa "mission". Elle inspira à fond et cria le plus fort possible pour se faire entendre de l'habitant de l'oeuf:
    - Je sais pas si tu m'entends. Bonjour, je m'appelle Ennexyde, j'ai environ dix ans et je vais m'occuper avec toi, euh... de toi, je vais t'aider à sortir!
    Mais la détermination de la fillette se heurta à l'immobilité de l'oeuf, le silence réinvestit la pièce.

    Un peu déstabilisée, elle reprit son souffle et cria plus fort encore:
    - Je vais t'aider à sortir! Réponds-moi!
    Même absence de réponse.

    Bien qu'elle n'ait pas cru réellement à une réaction facile, elle resta hébêtée quelques secondes devant le vide de la pièce.
    - Pourquoi il ne répond pas? Peut-être que je l'embête...
    Sur ces mots dits pour elle-même, elle tourna les talons et descendit dans la cuisine.
    - Si ça se trouve, il dormait bien, c'est pour ça qu'il n'a rien dit!
    - Voilà que tu marmonnes!? Tu veux du jus d'orange?
    - Non, merci. Vous savez si Leuf dort en ce moment?
    - En tous cas, il nous réveille pas la nuit.
    - Ah... Mais est-ce qu'il dormait quand vous l'avez mis dans le lit?
    - De toutes façons si tu l'a réveillé, c'est pas lui qui va s'en plaindre, pour ça il est bien notre Leleuf, il est sage.
    - Comment vous savez qu'il est toujours en vie?
    - Tu m'as pas dit qu'il avait bougé tout à l'heure?
    - Si mais je ne sais pas, peut-être qu'il asphyxie! paniqua-t-elle, il faut faire un trou pour qu'il respire, dit-elle en s'emparant d'un couteau.
    - Si ça t'amuse...
    Et elle retourna en courant dans la chambre.

    Une fois dans la pièce, Ennexyde brandit la lame au-dessus de lui. Une goutte de sueur froide coula le long de sa tempe. Ses mains tremblantes marquèrent un temps d'hésitation quand Rouget entra à son tour comme la main de Dieu:
    - Vas-y, qu'est-ce que tu attends?
    - Et si le couteau était trop long, si je lui coupais quelque chose...
    - On le remplira d'eau oxygénée par le trou pardi!
    Elle se trouvait à cet instant tellement hésitante que cette réponse la convainc, de toutes ses forces, elle abattit la pointe de ses questions sur l'enveloppe de Leuf inerte avec un cri de samouraï. Mais il absorba le choc comme un flan au calamar, renvoyant Ennexyde sur la table de chevet où elle cassa la lampe.
    - Dis donc ma grande, reprit Rouget, c'est pas qu'on veut t'interdire de faire ce que tu veux mais t'es pas obligée de casser nos affaires!
    - Je... je suis désolée.
    - Ca remplacera pas les lampes, fais attention la prochaine fois.
    Très tendue, elle réussit à s'endormir sur le canapé.
    9

    Ce matin-là, Ennexyde se leva très tôt et sortit prendre l'air. La journée d'hier avait été éprouvante. Sa tentative de sauvetage s'était soldée par un cuisant échec et le comportement des Lovis lui avait fait perdre son sang-froid. Ce n'était pas si grave, mais elle n'y était pas du tout familière...
    Dehors, la matinée venait tout juste de commencer, les maraîchers installaient leur stand dans la rosée du matin. Un vieillard, monsieur Lombaire, courait après son chien qui courait après un chat dans un vacarme surprenant. La femme du maire tapait un tapis qui couvrait peu à peu la place du marché de poussière tussive.
    Ennexyde s'assit...
    Les jours de marché étaient toujours très agités parce que les habitants accumulaient l'envie de bouger chaque jour jusqu'au prétexte: le marché, une fête ou une course-en-sac, du coup toutes les sorties étaient très réussies. L'horloge de l'église sonna sept heures, le temps de passer derrière leur étal, les villageois gesticulants investirent le labyrinthe alimentaire.

    La petite fille était restée là à regarder la vie sauter du lit. Le boucher qui plaisante, le savetier qui escroque les clients avec un grand sourire complice... "Maman, achète ça!", "Poussez-vous!", "2 salades achetées, une offerte!", les répliques lancées à la cantonnade par le maire rose-bouffi, lui semblaient sortis d'une pièce trop souvent répétée. Et alors que...
    - Qu'est-ce que tu fais plantée la bouche ouverte au milieu du pasage? demanda une voix familière.
    - ...
    - Hé!?
    - Quoi? sortit Ennexyde avec l'air de se réveiller.
    - Je te regarde depuis cinq minutes et tu n'as pas bougé d'un pouce, je me demandais si tu pensais à respirer, dit Axel goguenard.
    - A respirer? répondit la fillette tout aussi chancelante.
    - Tu te moques de moi? Je te trouvais plus drôle avant si tu veux tout savoir...
    - Non, non, excuse-moi, se força-t-elle, je n'ai pas eu le temps de me réveiller correctement ce matin, j'ai l'impression que ma tête est restée sur l'oreiller.
    - J'ai un remède pour toi...

    Et Axel saisit la main de son amie, l'entraînant vers le cheval de bronze au milieu de la place.
    - Qu'est-ce qu'on f...
    Mais elle n'eut pas le temps de finir sa phrase, sa tête s'enfonçait vivement dans l'eau plus que fraîche de la fontaine. Quand elle ressortit, ses grands yeux écarquilés toisèrent un instant le visage jovial de son compagnon et elle éclata de rire.
    - Enfin! s'exclama Axel. Je croyais que tu serais le premier zombie de la ville!
    - On fait quoi maintenant?
    - Maintenant, je t'emmène dans un endroit "secret"...
    - D'accord...

    Les deux amis se mirent à courir vers la sortie du village, traversèrent les champs et s'enfoncèrent dans les bois. Après quelques minutes à esquiver les branches en haut et les ronces en bas, Axel fit signe à Ennexyde de s'arrêter.
    - Regrardes, désigna-t-il de l'index.
    - ...?
    - Sur le sol.
    - Oh!
    - Ils ont dû pousser hier, nous sommes les premiers à tomber dessus, je crois.
    - Qu'est-ce qu'on fait?
    - Quelle question!? Après vous mademoiselle...

    Il s'inclina respectueusement et Ennexyde lui rendit son salut avant de se jeter par terre, en contemplation devant des cèpes d'une vingtaine de centimètres de haut. Axel lui tendit un petit couteau et s'allongea à ses côtés.
    - Qu'est-ce que tu faisais hier, je t'ai cherchée partout?
    - J'étais fatiguée, je suis allée me coucher chez les Lovis...
    - Fatiguée, hein?
    - Oui.
    - Tu mens aussi mal que les autres te mentent!
    - J'arrive pas à couper celui-là.
    - Essaies plutôt en tenant le couteau comme ça. Qu'est-ce que tu as fait hier?
    - J'ai dormi chez les Lovis je t'ai dit.
    - Ils sont tellement étranges!
    - Moi, je les aime bien, ce sont eux les premiers qui m'ont recueillie et qui m'ont laissé aller et venir dans le village alors que j'étais toute petite.
    - Peut-être, n'empêche qu'ils sont étranges.
    - Tu m'as amenée ici pour dire du mal des Lovis? s'énerva-t-elle.
    - Non, excuse-moi, je me suis fait du souci pour toi, c'est tout...
    - Tu te fais du souci bien vite, non? Tu es gentil, dit-elle doucement.
    - Mais c'est tout, pensa le garçon...

    Au bout d'une heure rampant dans l'humus humide du sous-bois, ils avaient récolté près de six kilos de cèpes et quelques mûres retardataires. C'est ainsi que le tricot retourné en guise de panier, on les vit revenir au village.
    - Olà les tourteraux, qu'est-ce que vous ramenez-là? s'enquit Jérôme, le paysan.
    - Des amanites pour faire taire ton coq! cria Axel.
    - Si tu touches à mon coq p'tit salopiot...
    Mais ils étaient déjà en fuite et n'entendirent pas la fin de la menace...

    Arrivés chez les Myrth, la famille d'Axel, les deux égoïstes posèrent délicatement leur butin et se regardèrent en silence.
    - Tu viendras manger à la maison ce soir?
    - Bien sûr puisqu'il y a des champignons! ironisa Ennexyde.
    Axel retint tant qu'il pu une grimace vexée mais elle parvint tout de même à s'extraire.
    - A ce soir, soupira-t-il.
    - Moi aussi, dit-elle d'une voix claire.
    Elle se mit sur la pointe des pieds, l'embrassa sur la joue et partit en courant.


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :