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Ennexyde
et l'oeuf de caoutchouc
1
Ennexyde est une petite fille très jolie qui vit un peu chez tout le monde. Elle doit avoir une dizaine d'années parce qu'elle est encore pleine de fraîcheur candide et plate comme une planche à pain. Ce n'est pas par esprit salace mais sa candeur est nécessaire à l'histoire. Et puis c'est plus magique de la représenter petite fille que pleine de sarcasmes et d'acnée.
Il y a quelques années, sa famille a été décimée par un parasite de l'arbre généalogique. Un à un, ses parents ont été gommés de l'histoire sans que personne ne sache pourquoi.
Les choses auraient pu mal tourner pour Ennexyde mais dans son village, on est plutôt flegmatique. A cet âge, on peut toujours faire avec des nouveaux repères, personne n'a dramatisé, on lui a expliqué très doucement que la mort, c'est contrariant mais qu'on y peut rien et puis chacun s'en est occupé à tour de rôle. Moralité, elle est très heureuse avec autant de parents de substitution que nécessaire. Au village, il ne se passe jamais rien, alors on a décidé de laisser les portes ouvertes pour laisser circuler la gamine.
Bien sûr, il semble invraissemblable qu'une fillette déambule sans dieu ni maître où et quand bon lui semble, mais voilà, Ennexyde n'est pas comme les autres enfants. D'un seul coup d'oeil, elle ressent tout ce que ressentent ceux qu'elle rencontre, les colères enfouies, les timidités bienveillantes ou les sourires intérieurs. Depuis son plus jeune âge, elle est envahie par des sentiments qui ne s'expliquent pas et qui résonnent en elle.
Un jour qu'elle était plus petite encore, un homme est arrivé au village que personne n'avait hamais vu. Il avait voulu l'attirer avec des risettes et des bonbons.
- Viens petite, j'ai des sucettes et du chocolat...
- D'accord mais maman ne veut pas que je mange tes bonbons.
- Pourquoi? Je suis gentil, répondit-il avec un grand sourire.
- Maman elle veut pas que je mange des bonbons!
- Elle est pas là ta maman, ce sera notre secret... Ca te dirait de faire une petite promenade avec moi? dit-il en l'invitant d'un geste.
- Mais les garçons, ils veulent toujours me bagarrer!
Pas moi! lança-t-il innocent, je préfère qu'on soit amis. Je te trouve très jolie tu sais... Tiens!
- Pourquoi tu les donnes pas à ton amoureuse?
- ... elle en veut pas...
- Parce que mon papa, il donne des fleurs à ma maman et elle lui fait des bisoux. Ton amoureuse, elle aime pas les bonbons, comme ma maman?
- Je ne sais pas. Mais...
- Et elle habite où?
- Loin.
- Où ça loin?
- Très loin, tu connais pas!
- Où "très loin tu connais pas"?
- Tu connais pas j'te dis!
Il s'était emporté mais Ennexyde n'avait pas réagi.
- Pourquoi tu cries sur toi?
- J'ai crié sur toi!
- Et comment elle s'appelle ton amoureuse?
- Je... J'ai oublié.
- Tu te souviens pas comment elle s'appelle!?
- Non, ça fait longtemps que je l'ai pas vue...
- Pourquoi, elle habite loin?
- Oui, j'te l'ai déjà dit!
- Où.
- ...
- Dis où?
- Quelque part, dans mes souvenirs...
- C'est où "damessouvnires"?
- C'est un pays où tout le monde est comme toi, et où j'étais heureux...
- Ougétéheureu?
- T'es rigolotte, petite, tu veux pas un chocolat?
- Non merci monsieur, t'es trop vieux pour être mon amoureux et j'ai déjà un papa.
- Trop vieux pour... oui, soupira-t-il. Merci petite. Et maintenant file, tu vas être en retard chez toi.
- T'es bizarre mais t'es gentil.
- Aurevoir.
Ennexyde parlait avec son coeur depuis toujours comme d'autres jouent de la musique ou font l'amour. Apprendre ne lui servirait jamais qu'à lester son aisance de mots équivoques.
Notre héroïne est jolie, elle comprend tout et il ne peut rien lui arriver de mauvais par les gens. C'est l'héroïne idéale pour cette histoire parce que si les personnages sont trop complexes, beaucoup de gens ne voient pas vraiment ce qui se passe.
2
Avec le temps, notre petite héroïne a peu à peu compris ce qu'elle ressentait et s'est mise à l'utiliser. Sans jamais être déplacée, elle ne fait qu'assurer sa liberté. Un peu espiègle, elle taquine toujours ceux qui par réflexe ont une leçon à donner.
Ennexyde, donc, gambade de maison en maison au gré des occasions et sa vie suit le cours tranquille de la facilité. Volontairement ou non, les habitants du village lui s'agacent quand elle va trop loin et cette drôle de petite fille trouve sa place de rêve et de liberté au milieu de la norme ancestrale, qui a été assez pratique jusqu'à il y a quelques temps.
Son tempérament est souriant et tout est si évident qu'elle s'oublie un peu dans cette routine confortable .
Un jour, pourtant, qu'elle rentrait chez les Lovis, quelque chose se produisit. "Assis" sur le canapé en cuir de saumon des Lovis, un oeuf. Un gros oeuf de la taille d'un homme en boule posé sur les coussins. En un instant, Ennexyde se figea et chercha un recoin pour s'abriter en cas d'attaque ou d'explosion. La couleur bleue-noire de l'oeuf le faisait ressembler à une mine marine. Un cri: "Hé!" mais le gros oeuf ne bougea pas. Il resta oeuf sans mot dire.
Il y avait déjà longtemps qu'Ennexyde se laissait porter par sa témérité, aucune raison de déroger à la règle. Elle s'approcha lentement et quand elle fut assez proche, le toucha de son index. A sa grande stupeur, son doigt s'enfonça de deux phalanges dans l'étrange matière. Vivement, elle le retira et recula d'un pas. De son côté, l'oeuf était toujours aussi impavide.
Décidée à ne pas négliger sa curiosité, elle enfonça deux doigts entiers mais cette fois, l'oeuf semblait repousser ses doigts depuis l'intérieur.
La fillette ne put retenir un "qu'est-ce que c'est?" paniqué, ce à quoi répondirent des borborygmes d'estomac malade, peut-être les siens...
Progressivement, elle vit la surface de l'oeuf redevenir tout à fait lisse.
3
Totalement absorbée par sa découverte, elle avait oublié de chercher ses parents d'un soir. Monsieur et madame Lovis, au fond, étaient gentils mais ils avaient du mal à être agréables plus de cinq minutes d'affilée. Quand elle se retourna, elle les trouva debout derrière elle.
- Tu as fait la connaissance de notre oeuf? C'est bien.
- Qu'est-ce que c'est?
- C'est notre... comment dire... notre fils.
- Votre fils!? C'est un peut étrange, non?
- Il est né come ça.
- Et il n'a pas changé?
- Il a "enflé" un peu. Il doit avoir à peu près ton âge maintenant.
- Ah... esquissa-t-elle dans un sourire.
- On voulait que tu le rencontres. Comme tu t'entends bien avec tout le monde, tu comprendras peut-être ce qu'il raconte...
- Je veux bien... Pourquoi est-ce que je ne l'avais pas vu avant?
- Qu'est-ce que ça peut te foutre?
4
Ennexyde décida de revenir un peu plus tard pour discuter avec l'oeuf. En attendant, les Lovis étaient trop odieux pour rester dans le salon et toute sa perspicacité n'y pouvait rien. Elle décida de monter se coucher dans l'une des chambres.
Sans s'en rendre compte, elle avait été chamboulée par sa rencontre avec l'oeuf. D'habitude, ses nuits étaient empreintes de la même fluidité qui guidait son existence mais cette fois son rêve fut un champs infini de merveilles, de fleurs et de personnages loufoques parmi lesquels elle voletait en butinant. Et au milieu de l'infini, un oeuf. Un oeuf extérieur, sans vie et total. Ele aurait voulu l'ignorer et continuer sa route entre les taupes en peluches et les supernovaes mais l'oeuf inerte avait la puissance d'un trou noir, elle fut contrainte d'aterrir à proximité. Déterminée à détourner le regard, elle s'aperçut soudain que tout ce qui l'entourait s'immobilisait. Les choses étaient si évidentes, si limpides qu'elles semblaient inanimés. Et l'oeuf se posait là, immobile, sans aucun besoin d'éclore ou d'évoluer, comme de la morve dans une montre suisse. Soudain, elle ne tint plus, elle toisa l'oeuf et hurla:
- Tu n'es rien! Tu n'existes pas! Laisse-moi voler!
Il y eut quelques secondes de silence pur et l'oeuf se mit à parler calmement:
- Tu ne vis plus que pour moi, maintenant. Je suis la seule chose qui t'intéresse.
- Mais c'est faux! voulut crier Ennexyde, pourtant lorsqu'elle se retourna, il n'y avait plus autour d'elle que le néant fade et incolore.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle se trouva nez à nez avec l'oeuf! Il était posé là, "debout" sur sa parabole la plus échancrée et semblait la regarder. Ou pas. Surprise, elle se mit à hurler pour la troisième fois de la journée et de sa vie. Le son qui sortit de sa bouche fut alors si aigu qu'il fut à peine audible. Seul un chien, dans la rue, se mit à aboyer apparemment sans raison.
Publié par willbeen à 11:47:35 dans Coïts et Sentiments | Commentaires (0) | Permaliens
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