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<< Les broderies de la cuve inerte | Carnet de route 2007 ** | Remerciements >>
8/07
* Réfléchir à ce qu'on comprend des autres...
* Un connard = personne à civilité déficiente
* Marcher 50 bornes quand on peut le faire, ce n'est pas un exploit, c'est une nécessité. C'est moins glorieux que 20 km avec une ampoule sous le pied ou un surpoid de 50 kg (moins glorieux ou moins maso, d'ailleurs...). Aujourd'hui, j'ai exprimé ce que j'avais au fond, ce qui me fait avancer et me détruit. Je ne suis pas masochiste, non, mais je suis buté comme un troupeau d'ânes sourds et je préfère souffrir que revenir sur quelque chose que je sentais possible avant de commencer (avec modération).
55 km en pleine Meseta... le désert ennuyeux, épuisant, les cailloux qui percent sous la semelle vieille de 1300 km, la chaleur montante de l'asphalte brûlant et puis 10 km à longer le périph' de Leon. Le sel de mon propre corps qui brûle toutes les surfaces irritées par les frottements, du scrutum au faît de la raie des fesses, la sueur qui coule dans les yeux... La chair à vif d'une ampoule sous une ampoule sous une ampoule et l'articulation qui ripe à chaque pas, forte de mes 90 (?) kg, douloureuse et sournoise. La démarche engendrée est alors une nouvelle source de souffrances musculaires du corps désaxé, malmené. Aujourd'hui, j'ai senti mon corps défaillir de douleur, mon coeur si mis à mal qu'il aurait pu s'arrêter. Et mon esprit qui sait que la limite est proche mais pas encore assez pour appeler au secours si on fait attention. Encore assez vif pour inventer un raccourci à travers les pins qui viennent d'apparaître sur le bord de la mauvaise route et la force de chanter, de sourire, parce que je ne peux m'en prendre qu'à moi-même et je n'en ai pas envie...
La pizza de 15h, j'en ai digéré le concept, je la chie pas, je la pète. Je suis le calvaire étrange et heureux d'une folie qui ne se trahit pas.
Moralité... Je suis à Leon, et ouais!
Et je suis content d'enlever mes chaussures...
Et crevé t'imagines pas.
Moralité, c'était faisable...
09/07
Pile ou face, y a plus que ça... Face, je marche. Bon... Ce matin, j'ai eu la pensée profonde du jour: je deviens la vérité qui n'a plus rien à cacher parce que je ne la défends pas. Beaucoup qui défendent leur intégrité ne sont plus que ce combat pour la reconnaissance de leur intégrité, leur image, cette lutte binaire pour imposer une vision unilatérale, simple et rassurante. Pas que je m'en foute, au contraire, de la vérité des autres, simplement elle fait partie de LA vérité, celle qui fait une belle jambe parce qu'elle est trop vaste pour être intelligible. Un monde sans vérité est un monde libre. Aujourd'hui j'ai oublié de manger!
Il n'y a plus que des maximes sans queues ni tête qui parlent à la logique des rêves, la logique ininterprétable de l'esprit vivant au delà de sa compréhension.
Ah oui, les limites... on verra ce soir.
19h, 36km, modéré.
* J'avais négligé le facteur n°1!!! Je croyais que j'étais fatigué etc... en fait mes semelles sont presque trouées, c'est pour ça que j'ai mal aux pieds!!!
10/07
Ce mecs, c'est comme tous les étrangers, ils inventent leur langue au fur et à mesure sans hésitation:
Buenas nochas!
Buena noches!
?
Bunos noche
Bounoche soches!
Babouches moches!
?
Buenos dias!
Mouss Diouf Pilaf!
Oh putain, arrêtez les gars!
Une mouse d'oeuf et de l'eau pour la 4!
Hein!?
« Mousse d'oeuf puis la flotte! »
Mais j'ai pas dit « mousse d'oeuf puis la flotte », je vous disais juste bonjour!
Et ben dîtes « bonjour » et arrêtez de m'emmerder!
El Acebo. Dentifrice au jambon pour tout ceux qui veulent pas se saloper la bouche avec de la menthe forte.
* En allant à Compostelle, on ne peut pas dire qu'on découvre l'Espagne ou la France, on découvre le chemin de Compostelle, guère plus. Pareil qu'ailleurs en fait...
* A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire
A vanter son péril, on triomphe sans croire...
11/07
A la cowboy, le journal dans les pompes.
12/07
Laotze regarda devant, se retourna, regarda derrière et dit: le monde est grand!
Et un élève lui répondit:
Et alors!? Moi aussi je peux dire « la terre est basse » ou « l'eau coule de haut en bas »!
Et l'élève devint disciple.
* Organiser une Broken Party.
15/07
* Joli petit agneau, si petit et déjà con comme un balai.
* Dans cette auberge avant Santiago, je trouve ce qui résume le mieux ce qui pose un problème dans le monde. Après un succulent repas accomodé avec les restes, après trois jours extraordinaires avec une tchèque, après 1700 km de réflexion et de défi, de retour à l'essentiel, là posé innocemment presque plein, un vestige oublié de la sénilité du monde: dans cette albergue à 5 km de la félicité, il y a un « colorant alimentaire orange »! Du colorant alimentaire orange!!! C'est ce qui m'empêche d'être un hippi, ok chacun fait ce qu'il veut, chacun son chemin, mais tant qu'il y aura des cons pour mettre du colorant alimentaire sur leur chemin, je continuerai à être angoissé pour mon avenir dans les poubelles qui s'accumulent.
Composition: monotruc de sodomium 26%, stabilisateur de mauvais goût 1% (gras double insaturé, huile de palme bouillie), épaississant (E25,E664 et quelques,E850,E430bis), ingrédient secret, colorant. Peut contenir des traces de boudin aux chanterelles, de lait de poule et de gasoil.
Non mais y se foutent pas un peu de not' gueule!? Dans dix ans, les associations de consommateurs obligeront à écrire tous les ingrédients et les lobbies industriels auront le droit de conserver leurs secrets de fabrications...
Composition: ingrédient secret 1 (pourcentage secret 1), ingrédient secret 2 (pourcentage secret 2), ingrédient secret 3 (pourcentage secret 3), sel, divers. Fabriqué quelque part, date de péremption au jugé. Pour toute réclamation, postez une enveloppe vierge dans une poubelle.
16/07
Santiago de Compostela
* Dans une ville, on peut trouver tout ce dont on n'a pas besoin ailleurs.
* Dans les albergues pour ne pas déranger il y a tellement de monde qu'on est obligé de murmurer super fort si on veut s'entendre.
* Je sais maintenant quelles sont mes vraies valeurs: la cathédrale, la dévotion, le recueillement, c'est bien beau mais ça se mange pas!
* Pas la même langue c'est le meilleur moyen pour garder son intimité dans un couple et aussi avoir un bon bouc émissaire pour expliquer toute la mauvaise foi: « je croyais que t'étais d'accord pour que je couche avec ta soeur, j'avais pas compris? », « ah, tu voulais que je balaie? J'ai cru que tu voulais que je reste assis dans le fauteuil! Désolé ». Peinard...
* Dans une panederia, on trouve... du pan!
Dans une pasteleria, on trouve... des pastel!
Dans une carneceria, on trouve... de la carne!
Dans une boulangerie, on trouve... du pain...
Dans une charcuterie, on trouve... de la viande, et de la charcuterie.
Et dans une pâtisserie, on trouve... des gâteaux.
Verbe être au présent: je suis, tu es, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont...
Je vais, j'allais, j'irai...
Un oeil, des yeux... No comment.
* Parler d'amour dans un appartement, c'est parler d'amour au beau milieu d'un réseau de tuyaux qui draînent de l'eau sale et de la merde.
* C'est un beau bidet!
* Je ne suis pas très avancé sur les questions phiolosophiques majeures concernant ma petite et néanmoins labyrhintique personne (dans le sens où si on connaît le plan, on peut pas se tromper) mais pour ce qui est de l'ontologie en général, à la question « où va l'humanité? » une bonne part des gens rencontrés va à Santiago. Pour ce qui est de mon âme, et bien, pour un but donné, je choisis souvent les bonnes voies, je « sens » de mieux en mieux... reste le problème du but en question, complétement superflu.
18/07
Si être perdu peut se résumer à savoir où on est à 70 km près, alors oui, effectivement, on est perdus.
19/07
On the road again
* Ces instants magiques où on croit à la liberté parce qu'on a trouvé un sandwich dans une poubelle.
* Etre vieux, c'est quand on n'a plus la force de le devenir.
* Ca va.
* « Allez tous vous faire enculer », si on replace dans le contexte, c'est peut-être la seule parole sensée de Jésus.
* Je crois qu'on ne devient pas fou, on perd seulement le besoin d'expliquer chaque étape du raisonnement aux nigauds alias les autres... et d'écouter les leurs, d'ailleurs...
20/07
Je suis tellement bien avec elle...
* « Mais non, il est pas délabré cet immeuble, il y a que les 2 premiers étages qui sont délabrés, le reste a été refait à neuf »...
* J'ai toujours pas compris comment on disait schtroumf en espagnol, pas moyen de leur parler de quoi que ce soit à ces gens!?
21/07
* Une des grandes lois du highjacking c'est qu'un nombre considérable de gens sympas ont des voitures déjà pleines ou vont dans l'autre sens... Dès qu'ils ont la possibilité d'aller plus loin que l'empathie, ils se dégonflent. Sauf les anciens highjackers qui ont acheté une voiture parce que personne ne les prenait...
* Les cours d'anglais, ça permet entre autre de sortir dans un anglais impeccable des phrases comme « it's the flatest croissant i've ever seen ».
22/07
J'aime bien pouvoir résumer ma vie avec des phrases du genre, «je suis rentré du pélerinage de Compostelle en stop avec une tchèque dont je suis amoureux »...
En conclusion...
Aller au bout de mes limites y a que ça qui me fait bander. Pas se jeter dans le vide pour l'adrénaline et puis souffler un bon coup, aller chercher la limite lentement avec ses propres forces, sentir chaque muscle et chaque articulation, chaque pensée corolaire, deviner chaque gravillon sous mes semelles, chaque lézard dans les fourrés et sentir le vent... Viser la limite, la sentir approcher effrayée, effrayante et puis la faire sauter d'un sourire.
Je suis parti de loin, de la couardise la plus intense pour tout ce qui n'était pas respirer mais beaucoup de mes proches ne l'ont même jamais vu. Chance ou pas, quand on grandit avec une boule dans le ventre, on se terre ou on s'affronte et cette sensation de peur devient familière, inoffensive. Chance ou pas, quand on grandit avec une boule dans le ventre, on est pas plus effrayé par une meute de loups sauvages que par le fait d' inviter une fille à boire un café. Une fois qu'on a sauté le pas, il n'y a rien de plus difficile.
Je suis trop réfléchi et trop nigaud pour avoir une décision tranchée, un sourire qui ne sous-entend pas une amertume, une générosité qui n'ai pas conscience de son calcul, trop complexe pour savoir réellement ce que je dois faire, trop responsable et gâté pour choisir entre la raison et les loisirs. J'ai toujours cette sensation de gabegie canalisée, de fourreau trop étroit mais c'est cette réactivité permanente qui me donne vie, contre le gaspillage, la modération, contre l'ascèse, le plaisir... Et blablabla... Ah ah! L'important c'est que ce soit important et l'élève devint disciple. J'ai jamais été plus mature qu'à huit ans. Il manquerait plus que je tire des leçons de quelque chose! Y'en a qui croient à la maturité, d'autres qui appelle ça de la compromission, en vérité, je vous le dis (cf Jésus), ça s'appelle pas, ça se vit. La vie, c'est comme les frites, y'a ceux qui en parle et ceux qui la mange. D'en parler un peu, ça permet de digérer ou alors on se fait vomir pour avoir que le fresh-effect sans les calories, à la romaine. Des calamars à la romaine, c'est des calamars qu'on vomit?
Ah... une idée sur un phénomène qui semble prendre de l'ampleur: «l'instant présent», la quête du 21e siècle sponsorisée par les supermarchés! «Profite du moment présent, fais-toi plaisir!»... Le présent, on ne le perd pas, c'est comme son ombre. Suivre des thérapies et des stages et des maîtres à penser pour profiter de l'instant présent, c'est comme payer un détective pour retrouver son ombre! Mais ça sonne bien, ça sonne juste dans cette ère de compromission, de sacrifice à son propre confort. Le présent, on ne le perd pas, il est là, impalpable, c'est un compagnon de route fidèle. Le chemin métaphorique a ça de symbolique: on va quelque part, on marche, et le présent est une corollaire de la dynamique, quelle que soit sa vitesse. Ce n'est pas une inconséquence enfantine, ce n'est pas le retour à l'insouciance, un caprice qui fait cèder à ses pulsions, c'est une conséquence de la marche, une conséquence de la vie. Quand on doit assumer seul sa marche, l'instant présent est inscrit dans une continuité. Le présent ne doit pas exister au dépend du futur et vice-versa. Et comme un hôte courtois, je mange dans les mêmes plats...
Comprend qui peut...
Bon en résumé, les kilomètres ça ne veut plus rien dire, tout se fait. On a tous la force de faire ce dont on a besoin, on a tous la force de faire ce qu'on aime. Compostelle, c'est du temps qu'on prend pour soi, ici ou ailleurs, ça permet de faire le point sur la machine, de régler tous les petis détails de fonctionnement, de voir du pays, de discuter avec les autres et d'échanger des astuces, mais surtout ça permet de travailler son anglais de voyage et d'avoir un prétexte pour ne rien faire pendant deux mois! C'est la plus respectable des excuses de fainéants...
Et en dehors de toutes ces considérations, l'odyssée qui coule dans mes veines et cette musique au fond de ma tête. C'est parfois destabilisant de ne pas se fixer de repères mais le monde est un mélange de lui-même. Il n'y a pas de zone-étalon, c'est un long dégradé global de cultures, de biotopes, de langages à partir de nulle part... A force de tout rattacher à un standard, on en oublie la diversité, la subtilité omniprésente, on se promène d'un stéréotype à l'autre en appelant ça de la finesse, on découvre un endroit par comparaison. Plus rien n'a de valeur propre que sur une échelle grossière, rendue crédible à grand renfort de science et d'analyse. La réalité est vaste, ne jamais perdre ça de vue. La réalité n'est pas décomposable en entités claires. La vie n'est pas une suite de séquences (même si c'est plus pratique pour écrire un journal par exemple). La civilisation de la communication n'a plus rien à communiquer, on ne vit plus assez vite pour tout ce qu'on voudrait en dire. Tout est trop simple, trop binaire, trop idiot, l'humanité (celle qui mange à sa faim!) s'identifie chaque jour davantage à ce qu'elle communique, à ce qu'elle déclame, à ce qu'elle écrit, en oubliant que ce n'est qu'un moyen de communiquer, pas un moyen de ressentir, pas un moyen d'exister. Les mots ne sont rien sans l'expérience qu'ils réveillent, ils ne servent pas à comprendre quelque chose de nouveau, sans la vie qu'on leur insuffle, ils restent inertes. Mais ce n'est qu'un problème de village. On a vite tendance à oublier que l'humain n'a que peu d'ascendance réelle sur son milieu, qu'il n'occupe qu'une part infime de la surface ne serait-ce qu'habitable de la planète et que son impact concret et durable sur l'environnement n'est qu'une goutte de mercure dans une baignoire de paramètres connexes. Les aléas climatiques n'ont pas attendu l'industrie et la vie a toujours trouvé un chemin. Ce qui peut-être angoissant, c'est qu'on ne sera peut-être pas dessus, mais se jeter à grande échelle sur la première solution venue ou passer sa vie à se flageller n'empêchera pas la nutation ou la fonte des glaciers. A l'échelle de l'espèce, c'est l'asphyxie désespérée d'un noyé gesticulant, humain ou papillon, qui consomme tout son oxygène avec la conviction instinctive qu'il n'y a que ça à faire... Le propre de l'Homme? C'est... rien de spécial.
By Ricardo Fiftioane, 5 juin-25 juillet 2007
PS 29/07, rentré depuis 4 jours... j'étouffe déjà...Merci à tous ces gens super qu'on rencontre en route (Lio, Elsi, Thomas, Daniel, Germaine, Pierre, un italien, Pedro, Petrus, Olivier, Tim, Sylvia, Anick et son mari, Gina et les ponctuels). Merci aux cons d'être venus quand même pour qu'on puisse dire du mal de quelqu'un en toute quiétude pour son karma. Merci à Lavillier pour On the road again, et merci, merci à Enya pour avoir réaliser ensemble ce que cette chanson symbolise et qui m'est cher. Et merci à Canned Heat pour On the road again qui donne la pêche pour décoller le matin. Et puis à Hélène A. qui a eu la généreuse idée de faire couler un peu de sève le long des branches pour beurrer le bon-henri. Et enfin merci à tout ce qui a initié et entretenu une instabilité chronique qui me permet d'avoir une idée sauvage dès que j'ai cinq minutes et un euro...
Publié par willbeen à 10:55:28 dans Santiago de Compostella | Commentaires (3) | Permaliens
28-01-2008 17:14
De cindy69 Sujet:
oh oui encore!!
27-01-2008 18:41
De willbeen Sujet:
philo de resto
27-01-2008 16:46
De bril Sujet:
déception
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